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mai 2015

Vers une finance à impact environnemental positif Étude de cas : les investissements d’avenir de l’ADEME

En 2010, suite au rapport Juppé-Rocard, le Président de la République lance le Grand Emprunt et le baptise Programme d’Investissements d’Avenir ou PIA. Parmi les opé­rateurs de l’État au service de ce nouvel outil de politique industrielle, l’ADEME (Agence De l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie) hérite naturellement de la partie innovation verte, intitulée aujourd’hui «Innovation pour la transition écologique et énergétique». En 2013, le Premier ministre annonce la poursuite du program­me et en 2014, l’ADEME reçoit en gestion un milliard d’€ supplé­mentaire pour pérenniser son action, totalisant ainsi 3,3 mil­liards d’€ de crédits, soit une capacité de cofinancer plus de dix milliards d’€ d’investissements avec un effet de levier supérieur à 2. Aujourd’hui, la machine est en route avec plus de 180 projets déjà financés représentant quatre milliards d’€ d’investissement1. Directeur des investissements d’avenir de l’ADEME de 2010 à début 2015, Jean-Guillaume Péladan nous livre ici la substantifique moelle de cette aventure inédite.

L’ADEME, la petite fourmi verte du Grand Emprunt

Agence spécialisée dans la transition écologique et énergé­tique, riche de 950 professionnels, l’ADEME est un modeste opérateur, comparé aux grands généralistes que sont la Caisse des Dépôts ou OSEO et maintenant la Banque Publique d’Investissement, Bpifrance. Cependant, son modè­le d’opérateur intégré et expert lui a permis une agilité et une capacité d’innovation fort utile pour relever le défi du Grand Emprunt. Mobilisant plus de 200 personnes différentes en interne et plus de 400 experts externes, l’ADEME a ainsi mis sur le pont entre 50 et 60 ETP par an.

En sa qualité de financeur, la spécifi­cité de l’approche de l’ADEME a été d’introduire systématiquement des critères d’impacts environnemen­taux, sociaux et sociétaux. Ainsi, au delà des critères classiques (crédibili­té du business case, robustesse financière, etc.), chaque demande de financement est aussi évaluée sur les bénéfices extrafinanciers apportés par l’innovation financée et en particulier sur le plan environnemental (impact carbone, ACV, ressources économi­sées et/ou réduction de pollution selon les cas).

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Des débuts de success stories

Rêvons un peu et projetons nous en 2020. L’entreprise Cityway, forte de son succès dans le projet Optimod’Lyon suivi du gain du contrat de Toronto en 2014, a poursuivi son développement en France et à l’étranger pour devenir un prestataire de référence dans la mobilité urbaine en temps réel. Le projet Essencyele porté par Valeo terminé en 2017 a permis de proposer une solution d’hybridation essence-élec­trique très compétitive aux constructeurs automobile du monde entier. Lyon, Grenoble, Nice et la Vendée sont deve­nus les territoires pionniers des «smart grids» en France grâce aux démonstrateurs Smart Electric Lyon, Greenlys, Nicegrid et Smart Grid Vendée.

À Boulogne-sur-Mer, le chantier Socarenam fête la construction de son 10e chalutier du futur issu du projet Arpège démarré en 2012.

À Angers, la petite société Innortex a pu capitaliser sur les acquis du projet Valormat démarré en 2013 et agrandir son usine de recyclage de matelas. En Auvergne, à Saint Georges de Mons, l’usine Ecotitanium de recyclage de titane, dont la construction a été inaugurée le 27 avril 2015 par le Premier Ministre, a été financée en fonds propres par le PIA, Aubert & Duval, filiale d’ERAMET, UKTMP et le Crédit Agricole Centre France : elle constitue depuis 2017 une première industrielle en Europe.

Basé à Martillac près de Bordeaux, le petit français Exosun, après avoir ouvert sa filiale américaine en 2013, a poursuivi le dévelop­pement de ses implantations et est devenu un des leaders mondiaux des sys­tèmes de suivi solaire ou «trackers». De son côté, l’entreprise Freyssinet développe ses constructions de grandes éoliennes issues du projet Eolift initié en 2013 et déployé avec succès au Brésil.

Ces quelques exemples d’entreprises et de projets font tous partie des lauréats des Investissements d’Avenir opérés par l’ADEME et ont pour point commun d’être en passe de réus­sir. La taille moyenne du financement accordé est de 7 M€ pour une taille de projet de 23 M€, mais les 189 projets lauréats et les plus de 500 entreprises bénéficiaires sont de natu­re très variée recouvrant une vingtaine de thématiques de l’économie circulaire à la mobilité en passant par les énergies renouvelables, le stockage de l’énergie, l‘hydrogène, la chi­mie du végétal et la rénovation des bâtiments.

Nécessaire mais loin d’être suffisant

Cette petite galerie ne doit cependant pas masquer la diffi­culté de l’exercice. Des projets ont déjà été abandonnés ou reportés, souvent parce que les perspectives de marché se sont avérées trop incertaines ou changeantes. Ainsi une poli­tique d’innovation n’a de sens que si elle est cohérente avec les autres politiques (réglementations nationale et euro­péenne, fiscalité, régulation des prix comme les tarifs d’achat d’électricité, etc.) qui agissent sur les marchés visés et sur la compétitivité des entreprises françaises (coût du travail, capacité d’investissement, accès aux financements, etc.).

Ainsi, par exemple, vouloir faire émerger des solutions indus­trielles de capture et stockage du carbone ou CCS (Carbon Capture and Storage) est voué à l’échec, quand le prix du car­bone chute et que le marché ETS ne donne aucun signe de pouvoir atteindre l’objectif pour lequel il a été conçu. Ainsi les projets de CCS se sont raréfiés et le peu qui a été envisa­gé pour un financement Investissement d’Avenir est tombé, comme le projet ULCOS 2 porté par Arcelor Mittal à Florange. De même, vouloir réindustrialiser la France, tout en augmen­tant le coût du travail, reviendrait à vouloir accélérer avec le pied appuyé sur le frein, ce qui du reste est bien le meilleur moyen de déraper !

Ne pas se tromper de cible

La mission d’accélération de l’innovation verte confiée à l’ADEME comportait deux grands pièges : la technophilie et le tout grandes entreprises. Le premier écueil consiste à réduire le périmètre de l’innovation à l’innovation technolo­gique, souvent elle-même réduite à la production de brevets. Or, dans de nombreux cas, l‘innovation réside dans la mise en œuvre réussie d’un savoir-faire industriel et commercial, non brevetable, et dans bien des cas, le secret reste le meilleur moyen de protéger une innovation. Le dépôt de brevets, quant’à lui, diffuse de l’information et consomme du temps et de l’argent. De plus, statistiquement, les innovations les plus fréquentes concernent l’organisation (34% des entre­prises), puis le marketing ou l’offre (25%), puis les technolo­gies de procédés (24%) ou de produits (24%) selon la derniè­re enquête de l’INSEE2. Ainsi 42% des sociétés ont entrepris des innovations non-technologiques et 37% des innovations technologiques. L’économie verte ne fait pas exception à cette analyse et l’ADEME a pu financer de nombreuses inno­vations non-technologiques à l’instar des premières indus­trielles dans le recyclage ou les énergies marines ou encore des projets de mobilité3.

Le deuxième écueil consiste dans la recherche exclusive de gros projets structurants, qui, de par leur taille, nécessitent d’être portés par de grandes entreprises. Or l’expérience montre que l’innovation est une démarche profondément entrepreneuriale nécessitant à la fois constance dans la stra­tégie, agilité et souplesse, qui sont souvent l’apanage des PME ou des ETI. Ainsi il est essentiel pour l’État de concevoir des outils de financement simples et favorables aux PME. Ce défi a pu être relevé au fil de la mise en place du PIA ADEME avec pour résultats :

  • des financements en aides d’État plus attractifs pour les PME : taux d’aides supérieurs ;
  • des financements en capital largement ouverts aux PME : 10 investissements sur 13 réalisés les concernent4 ;
  • au total, 60% des entreprises soutenues sont des PME ou des ETI.

Des aventures humaines avant tout

L’innovation repose d’abord sur une aventure humaine au long cours portée et vécue par des équipes passionnées et audacieuses. Sans elles, rien ne se passe, car l’innovation dérange : par construction, elle trouble les habitudes acquises, les usages installés et les intérêts en place. Ainsi l’ADEME s’est-elle attachée dans son rôle d’opérateur à struc­turer l’évaluation du management des projets et des entre­prises financées. Tout projet présélectionné fait ainsi l’objet d’une «réunion d’expertise», où les porteurs de projet plan­chent physiquement devant les experts internes et externes spécialement réunis pour évaluer le projet dans son ensemble. Ce «grand oral» est l’occasion de rencontrer les directeurs de projets et les dirigeants. Inutile de préciser ce qui arrive aux équipes qui ne convainquent pas. Enfin, récemment, l’ADEME a souhaité aller plus loin en générali­sant la bonne pratique qui consiste à rencontrer les porteurs de projets en amont de la soumission de la demande de financement : cette rencontre préalable est devenue obliga­toire en 2014 et permet à chaque partie de gagner du temps, en comprenant si elle doit s’investir ou pas dans la construc­tion de ce financement et si oui, comment.

Cliquez pour agrandir Source : www.climateinstitute.org.au

La finance et la compétition mondiale vers l’économie verte

À la veille de la COP21, nous pouvons nous interroger sur la position de la France dans la course mondiale à la durabilité. Malgré la sinistrose ambiante et le récent record du taux de chômage, il ne faut pas jeter la France avec l’eau du bain, car tout n’est pas noir. Notre pays est en tête du classement mondial de la compétitivité carbone des pays de l’OCDE devant le Japon et la Chine5 ; la France n’a pas à rougir de ses initiatives en matière d’innovation en général (Crédit Impôt Recherche, Investissements d’Avenir, etc.), ni en matière de transition écologique (Grenelle de l’Environnement, embryon de taxe carbone, loi sur la transition énergétique et la croissance verte, premier réseau du monde de voitures électriques partagées à Paris, etc.). Enfin, la natalité française reste vigoureuse, le pays ne manque pas d’entrepreneurs et pour couronner le tout, les taux d’intérêt n’ont jamais été aussi bas ! La France n’est donc pas mal placée dans la course mondiale à l’économie verte, bien au contraire !

Selon Dahle Oystein, ancien vice-président d’Exxon pour la Norvège, «le socialisme s’est effondré parce qu’il ne permettait pas au marché de dire la vérité économique. Le capitalisme pourrait s’effondrer parce qu’il ne permet pas au marché de dire la vérité écologique». Ainsi, pour faire la transition écologique et énergétique, nous avons besoin que les règles du jeu chan­gent et que le système économique intègre progressivement «la vérité écologique». Pour décarboner nos modes de vie, il faudra donner un prix au carbone ; pour gaspiller moins, il faudra poursuivre l’internalisation des coûts de gestion de nos déchets par la TGAP et les éco-contributions ; pour faire fonctionner des réseaux électriques intelligents à grande échelle, il faudra des prix de l’électricité intelligents...

La finance est un levier éminemment puissant pour accélérer la transition. L’État a montré la voie avec les Investissements d’Avenir de l’ADEME en 2010 et en écoconditionnant la moi­tié du PIA2 (6 sur 12 milliards d’€) en 2013 : des critères extra-financiers et en particulier environnementaux y sont incorporés. De nombreuses initiatives privées existent également dans ce domaine, comme le boycott des investissements dans les énergies fossiles6, l’essor de la «Global Alliance for Banking on Values»7 ou le nouveau fonds Alter Equity3P. Ainsi, à l’instar de l’initiative «my positive impact»8, il conviendra de construire une finance à «impact positif» au service de la transition écologique et énergétique. Cela a timidement commencé : souhaitons donc que le mouvement s’accélère.

 

1 Voir les présentations et les fiches des projets lauréats sur www.ademe.fr

2Enquête CIS 2012, sur les entreprises marchandes et exploitantes de plus de dix salariés, octobre 2014.

3Par exemple, le projet Audace porté par la MAIF et huit partenaires dont Blablacar.

4Exosun, CETH2 et les huit investissements du fonds Ecotechnologies, opéré par Bpifrance.

5Cf. the Climate Institute/GE Low-Carbon Competitiveness Index, 2013 : www.climateinstitute.org.au

6«Is it time to stop ignoring the fossil fuel divestment campaign ?», Alberta Oil Magazine, 12/01/2015

7Réseau indépendant lancé en 2009, réunissant aujourd’hui 25 banques comme la banque hollandaise triodos.

8voir www.mypositiveimpact.org, lancé le 11 mars 2015 par la Fondation Nicolas Hulot.

 

 

 

 

 

 

 

Auteur

Expérience de dirigeant et d'investisseur dans l'environnement

Parcours opérationnel de 14 ans chez Suez Environnement dans la construction d'usines de traitement des eaux puis dans la collecte et le recyclage des déchets

Complété par 2 ans de conseil en stratégie et en organisation au Boston Consulting Group

Au service des Investissements d'Avenir (alias Grand Emprunt) depuis 2010 : financement public de l'innovation verte en France

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