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décembre 2019

TRANSITION HEUREUSE : ESPOIR OU ILLUSION ?

Énergie, environnement, climat : saurons-nous mettre leurs évolutions en perspective afin d'identifier les leviers d'action pertinents? Évitons invectives et dénis de réalité!


Avec la publication récente de trois nouveaux rapports du GIEC1, le rôle de l’activité humaine dans le réchauffement climatique est revenu sur le devant de la scène. À l’opposé, des informations relatives à la France comme à des zones géographiques plus étendues montrent que les trajec­toires suivies par les émissions anthropiques de CO2 et les températures s’écartent de celles qui seraient compatibles avec les termes de l’accord de Paris. Le constat de ce hia­tus est anxiogène. Il incite à mener des actions correc­trices sans tarder mais ne facilite pas la prise de recul nécessaire pour en analyser la pertinence.

Or quelques questions méritent d’être abordées; l’apparition des contraintes sur l’aval, les zones d’ombre de la pensée économique, les mailles géographiques perti­nentes et les effets d’inertie, les aspects démographiques, l’écueil des évaluations des flux, les incohérences de la loi pour la transition énergétique, l’illusion du marginalisme, la complexité systémique pour en citer quelques-unes.

L’APPARITION DES CONTRAINTES SUR L’AVAL

Dans l’histoire de l’humanité, dès l’émergence d’organisations sociales sédentaires, la répartition entre les individus de l’accès aux ressources fournies par la nature induit un mode d’organisation dédié. Le détenteur du pouvoir local prend sous son autorité chaque ressource naturelle, sans omettre la mise en place d’un mécanisme de partage lui assurant une part du produit de l’exploitation. Ainsi, dans l’Égypte antique, l’évaluation de la surface mise à la dis­position de chaque agriculteur après la crue annuelle du Nil relevait des prérogatives des scribes tendeurs de corde, lointains ancêtres de nos modernes arpenteurs et géomètres, ainsi que de nos notaires.

Avec le changement d’échelle dans l’exploitation des forêts et l’extraction des ressources minérales qui ont nourri le développement industriel, les économistes ont établi un cadre conceptuel pour rendre compte du coût d’accès aux ressources, de leur éloignement des lieux d’utilisation et de leur rareté. La notion économique de rente minière en est issue par la comparaison de struc­tures de coûts d’exploitations concurrentes. La formation d’un prix de marché, calé sur le coût de la ressource la plus chère nécessaire à la satisfaction de l’ensemble des besoins, a aussi été conceptualisée (coût de l’offre margi­nale). La notion selon laquelle cet effet de rareté entraîne une poussée des prix à la hausse est communément per­çue. Cela n’empêche pas son rejet par ceux dont il ampute les ressources modestes, comme nous le rappelle l’actualité lors des soubresauts des marchés du pétrole et d’autres matières premières ou denrées alimentaires de base. Les gouvernements, alors tenus pour responsables des difficultés en résultant, se trouvent assez démunis et recourent parfois à des mécanismes de prix administrés et subventionnés; c’est ainsi que, dans le monde, les usages de l’énergie à base de pétrole et de charbon reçoivent des montants de subvention largement supé­rieurs aux budgets consacrés à la réduction des émissions de CO2.

Jusqu’à la moitié du XXe siècle, le seul effet de rareté pris en compte ne s’appliquait qu’à l’amont des processus de production. L’aggravation de la pression sur le milieu natu­rel, induite par les vagues de développements industriels, urbains et de consommation d’après-guerre, a rendu nécessaire de gérer l’impact sur l’environnement. Un nou­vel effet de rareté est apparu, au travers de la limitation appliquée aux émissions de polluants et à l’abandon de déchets. Des réglementations plus contraignantes ont été élaborées, avec des interdictions, le recours à des quotas d’émission et à des taxes nouvelles, afin d’inciter à la réduction des impacts. Le slogan “pollueur payeur” illustre cette approche. Les processus de production et d’usage, déjà contraints par la rareté naturelle à l’amont, se trouvent progressivement contraints par un effet supplémentaire de rareté imposée à l’aval.

LES ZONES D’OMBRE DE LA PENSÉE ÉCONOMIQUE

Comme le montre l’actualité, la sauvegarde du milieu natu­rel, avec son impact sur la santé, est source récurrente de discordes entre les partisans du trop et ceux du trop peu. Sur les réseaux sociaux, rumeurs et théories complotistes le disputent aux informations plus factuelles. Les méca­nismes ou décisions motivés par la sauvegarde du milieu naturel sont souvent perçus comme exogènes, régulière­ment contestés à ce titre et parfois sources de contro­verses. Ils ne sont donc pas suffisamment intégrés dans le mode de pensée présidant aux prises de décisions opérationnelles.

Des travaux académiques tout à fait novateurs, comme ceux de Jean Tirole et d’Ivar Ekeland2 sur la notion éco­nomique de bien commun, remettent en cause des notions communément admises dans la pratique actuelle du capitalisme libéral; ce champ conceptuel nécessite encore largement d’être défriché et enseigné.

Dans cette attente, à côté des prises de conscience indi­viduelles, seules des approches réglementaires contrai­gnantes, nécessairement tributaires de l’étendue géographique de chaque juridiction, peuvent être mises en place pour tenter de réguler la rareté à l’aval. Notons que pour les unes comme pour les autres se pose la ques­tion de l’exactitude du socle de connaissances sous-jacent. Ainsi apparaît la question de la maille géographique pertinente pour aborder la question.

LES MAILLES GÉOGRAPHIQUES ET TEMPORELLES PERTINENTES

Deux sujets de pollution à grande distance, les pluies acides et le trou de la couche d’ozone, peuvent apporter quelques éléments à la réflexion. Identifié dans un passé relativement récent, le dépérissement de forêts européennes résultant des pluies acides est en passe de trou­ver une résolution satisfaisante à la maille régionale; la corrélation entre les sources d’émission, principalement pour le dioxyde de soufre, et les zones impactées qui se trouvent sous leur vent est établie. Des actions volonta­ristes ont été engagées, en Europe notamment, et le début d’effet favorable sur les forêts y est perceptible, alors qu’une évolution équivalente ne se constate pas en Asie, moins active à traiter le problème.

Le trou apparu dans la couche d’ozone au-dessus de l’An-tarctique a conduit à la création du GIEC puis, en 1989, à la prise de mesures de réduction de l’usage des gaz réfri­gérants CFC (ChloroFluoroCarbures) selon le calendrier précis du protocole de Montréal; responsables de l’essen-tiel des émissions, les pays riches ont dû appliquer le rythme de réduction de production le plus rapide. Un début de réduction de l’étendue du trou aurait récemment été constaté et l’espoir d’une confirmation est attendue pour les années à venir mais l’atteinte d’une situation tota­lement satisfaisante n’est espérée qu’à l’horizon 2060. Ces deux exemples illustrent les inerties des systèmes couplant industrie et climat. Ils apportent aussi une note d’espoir en montrant la possibilité effective de traiter les problèmes, en commençant dans les pays dont le niveau de vie est comparable et suffisamment élevé pour sup­porter les coûts afférents.

L’aggravation de la pression sur le milieu naturel a rendu nécessaire de gérer l’impact sur l’environnement: réglementations contraignantes, les interdictions, quotas d’émission, taxes nouvelles...: les processus de production et d’usage se trouvent progressivement contraints par un effet supplémentaire de rareté imposée à l’aval.

À l’inverse, la teneur en CO2 dans l’atmosphère est un sujet qui touche toute la planète. Chaque émission locale a un impact infime mais qui touche la totalité du volume atmos­phérique. Il y n’a donc aucune corrélation entre l’emplacement de la source où est fait un effort de limitation des émissions et la zone qui en bénéficie. En d’autres termes, les actions sont à réaliser au niveau local et les mesures à prendre au niveau régional, pour un impact global. Comme toute la planète pâtit ou profite des actions locales, la détection des “passagers clandestins” est une condition nécessaire de succès. Cette préoccupation sous-tend toutes les négociations internationales, que ce soit sur les collectes de données d’émission, la responsabilité parta­gée et la répartition des efforts (burden sharing). Un cli­mat international de coopération et de confiance mutuelle est également un prérequis, dont l’établissement n’est guère facilité par l’évolution récente du contexte politique mondial.

En outre, nous sommes, ici encore, en présence de sys­tèmes dotés de forte inertie. Aussi nécessaire soit-elle, une action vertueuse à réaliser maintenant ne participera pas à une amélioration avant la prochaine génération.

LES ASPECTS DÉMOGRAPHIQUES

Les tendances démographiques comptent aussi parmi celles les plus caractérisées par une inertie lourde. À une exception notable près, il est malheureux de constater que seuls les épidémies ou l’usage des armes sont en mesure de les infléchir en peu d’années. L’exception est le succès de la réduction du taux de natalité obtenu par Mao Tsé Tong avec sa politique de l’enfant unique; inutile de rappeler ici que les méthodes coercitives mises en œuvre s’écartent notablement des aspirations de la plupart de nos contemporains.

La population mondiale a triplé ces cinquante dernières années pour atteindre 7,5 milliards d’individus. Sa crois­sance se ralentit sous l’effet de deux facteurs; l’élévation du niveau de vie et l’accroissement du taux de scolarisa­tion des jeunes filles auquel est fortement corrélé la baisse du taux de fécondité. Les prévisions pour 2050 sont de 10 milliards à 10% près. Selon la Banque Mondiale, en 2018, près de la moitié de la population mondiale vivait sous le seuil de pauvreté de 5,5 dollars par personne et par jour3. L’aspiration à une élévation du niveau de vie vient se surajouter à l’accroissement de la population et constitue aussi une condition de sa stabilisation. Avec les technologies actuellement disponibles, ces deux facteurs conduisent mécaniquement à un accroissement de la demande en énergie de ces populations pauvres. On voit mal comment les convaincre de continuer à se serrer la ceinture.

Un facteur aggravant résulte du fait que les populations les plus pauvres habitent dans les zones intertropicales. Les effets climatiques y induisent les effets de stress hydrique les plus forts, sur les cultures et la désertification.

L’ÉCUEIL DES ÉVALUATIONS DES FLUX

Dans notre monde industrialisé, tout objet manufacturé, en particulier s’il est utilisé dans un processus de conver­sion d’énergie, induit deux catégories d’émission de CO2; celles liées à l’usage viennent spontanément à l’esprit, par consommation de carburant ou d’une énergie incorporant une composante carbonée. Il ne faut néanmoins pas oublier celles liées à la fabrication puis à l’élimination de l’objet.

Au total, l’établissement d’une analyse de cycle de vie (ACV) focalisée sur le CO2 est nécessaire pour obtenir un indicateur pertinent. Il s’agit d’un travail considérable de collecte et d’analyse de données, à l’image de l’enchevêtrement des processus de production industriels. L’usage d’intrants importés en accroît la complexité mais ne peut être ignoré; il importe de savoir si les batteries d’un véhi­cule électrique sont produites en Chine, voire en Alle­magne, avec une énergie électrique très carbonée ou en Suède et en France, avec une énergie qui ne l’est pas; cela a un impact déterminant sur l’évaluation de la quan­tité moyenne de CO2 émis au kilomètre parcouru, qui s’ajoute au mode de production de l’électricité de charge. Suivant le cas, l’intérêt même de l’option de motorisation électrique pour préserver le climat peut être remis en question.

Dans un pays à haut niveau de vie comme la France, les attentes des clients et la pression de l’opinion publique conduisent néanmoins les directions d’un nombre crois­sant d’entreprises à intégrer la question climatique dans les choix de leurs grandes orientations comme dans les décisions quotidiennes. Toutefois, dans l’arbitrage face aux préoccupations de court terme, dont la survie face à la compétition internationale, des situations de dilemme apparaissent trop souvent. L’impact infime et différé de chaque émission peut conduire les acteurs à sous-estimer l’importance des actions de leur ressort; tel producteur automobile continuera-t-il à fournir le segment dit des SUVs (Sport Utility Vehicle), le plus rémunérateur, sans lequel il n’aurait pas les ressources nécessaires aux déve­loppements coûteux dans le véhicule électrique? Qu’en penser? Faudrait-il le lui interdire et l’affaiblir par rapport à ses concurrents ?

L’ILLUSION DU MARGINALISME

Alors qu’un début de réchauffement est constaté, à un rythme éventuellement supérieur aux prévisions, et que les rejets de GES (gaz à effet de serre) continuent d’augmenter4, des organisations privées ou publiques prennent des dispositions pour en anticiper les effets sur leur propre activité et y faire face. La tâche est ardue; dans les modes de fonctionnement actuels de nos économies, comment prendre la véritable mesure des interdépendances dans les ramifications des chaînes de production et de leur vul­nérabilité aux aléas?

Qui avait anticipé que le grand tremblement de terre et le tsunami qui ont touché le nord du Japon le 11 mars 2011 pouvaient créer une pénurie mondiale de composants? Des usines de production d’automobiles ont été contraintes à l’arrêt quelques jours ou semaines dans le monde entier. Nos économies complexes sont en effet particulièrement vulnérables à de tels “cygnes noirs”, évé­nements dont la probabilité d’occurrence est infinitésimale à l’échelle d’une vie humaine mais dont les conséquences potentielles sont considérables... Ainsi une explosion volcanique majeure ou la chute d’une très grosse météorite perturberaient profondément nos modes de vie comme le climat de la planète.

Le particulier, qui équipe son logement d’un climatiseur pour mieux supporter les épisodes caniculaires, est convaincu d’anticiper son adaptation au réchauffement climatique. Outre qu’il est antagoniste d’un objectif d’économie d’énergie, ce mode de raisonnement “à la marge” ignore l’agrégation des comportements individuels. Leur conséquence est le ripage prochain des pointes de consommation électrique, typiquement constatées en France le deuxième mardi de février, vers le début août; à cette période, le système de production et de transport, déjà sous stress, est limité en puissance du fait de la période caniculaire. Le particulier est-il conscient d’avoir fait l’hypothèse implicite que le système électrique sup­portera sans difficulté le modeste appel de puissance supplémentaire... et celui de tous ceux qui ont le même comportement?

L’atteinte de la neutralité carbone en France en 2050 nécessite une réduction des émissions de CO2 induites de 4% par an. À première vue, cela semble facile pour l’année prochaine mais cela sera un peu plus difficile la suivante... Qui a conscience que ce taux de décroissance est voisin de celui qui a touché la production des charbonnages pendant leur récession jusqu’à leur fermeture?

LES INCOHÉRENCES DE LA LOI POUR LA TRANSI­TION ÉNERGÉTIQUE

La loi pour la transition énergétique (LTE n°2015-992 du 17/8/2015) affiche un objectif de réduction des émissions de GES et pose les bases d’une stratégie nationale bas carbone (SNBC) déclinée dans le code de l’environnement (Art. L100-4).

Pour compter les émissions de GES, comme vu précédem­ment, il faut faire l’exercice délicat d’analyse en cycle de vie focalisée sur le CO2. Selon l’annexe à l’étude du GIEC de 20145, les valeurs mondiales moyennes des émissions du cycle complet sont évaluées à:

  • 11g CO2/kWh pour l’éolien,
  • 41 à 48g CO2/kWh pour le solaire et
  • 12g CO2/kWh pour le nucléaire.

Toutefois, pour la France qui tire avantage d’une électricité fortement décarbonée, notamment pour le cycle d’enri-chissement de l’uranium, le cycle du nucléaire exhibe une valeur inférieure à la moitié, de 4 à 5,45g CO2 /kWh selon les sources6. Une telle réduction ne s’applique pas pour le solaire et l’éolien dont une majorité des composants sont importés. En outre, du fait de l’intermittence, la valorisation économique de la contribution de ces derniers au système électrique est plus faible et décroîtrait significativement au-delà d’un seuil de 11% au plus de la puissance installée7. À part certaines installations hydrauliques, le nucléaire est le moyen de production qui émet en France le moins de CO2 par MWh en cycle de vie complet. Incidemment, c’est la forme d’énergie qui a l’empreinte foncière la plus modeste en termes de surface rapportée à la puissance. L’essentiel des sites hydrauliques susceptibles d’y être équipés le sont. Donc tout nouveau moyen de production d’électricité renouvelable installé émet plus de CO2 par MWh en cycle de vie complet. Les objectifs d’accroisse-ment de la part du renouvelable apparaissent donc en contradiction avec l’objectif de réduction des émissions de GES et les subventions dépensées en soutien de ce programme ont un effet contre-productif sur le réchauf­fement climatique. Ce ne serait pas le cas si les mêmes sommes étaient allouées pour offrir les équipements d’énergie renouvelable à des pays pauvres dont le mix est très carboné. Au surplus, certains de ces pays jouissent d’un ensoleillement et de régimes de vents plus propices que les nôtres qui en permettraient un usage plus effi­cient.

Les incohérences de la LTE résultent pour une bonne part d’une contradiction interne que nombre d’écologistes ne parviennent pas à surmonter: d’une part, ils entendent infléchir les évolutions actuelles du climat terrestre en éliminant les émissions de CO2 et, d’autre part, ils sont opposés au nucléaire pour des raisons qui leur sont propres. Sur ce dernier point, ils n’hésitent pas à afficher sur leurs sites que la production des centrales nucléaires est plus émettrice de CO2 que le renouvelable; non sans succès d’ailleurs car, selon des sondages d’opinion, la moi­tié de la population française serait prête à l’entendre. Dès lors, un seul compromis dialectique est possible entre ces aspirations contradictoires: la décroissance énergé­tique, dont celle de la production d’électricité. Mais une réduction de la consommation d’électricité est incompa­tible avec la pénétration des véhicules électriques, pro­mue par ailleurs pour réduire la consommation de carburant; en moyenne, un ménage double sa consom­mation d’électricité lorsqu’il acquiert un véhicule élec­trique. La réduction de la consommation d’énergie des loge­ments existants au moyen de travaux d’isolation est pré­sentée comme le deuxième gisement de décarbonation des usages en France après celui des transports; sa mise en œuvre prend du retard. Elle se heurte à des contraintes financières difficilement surmontables, à savoir des temps de retour des investissements supérieurs au demi-siècle dans la plupart des cas, qui questionnent également sur le bon usage de l’affectation de subventions publiques. À titre d’illustration, comme l’expliquent Gaël Blaise et Mat­thieu Glachant sur la base de données officielles de l’ADEME de 2000 à 2013, une évaluation ex post sur un panel de rénovations énergétiques de logements identifie un effet très modeste des travaux; “1000 € supplémen­taires dépensés induisent une diminution moyenne de la facture énergétique annuelle de 8,29 €”8.

LA COMPLEXITÉ SYSTÉMIQUE

L’évocation de l’écueil des évaluations des flux ne fait qu’effleurer une complexité bien supérieure; les méca­nismes d’interaction à toutes échelles sur lesquels le GIEC a déjà collecté une masse impressionnante d’informations. Il est hors de propos de chercher à tous les synthétiser ici, d’autant que nombre de sujets scientifiques restent encore à investiguer. Une nouvelle alerte a été reprise dans Le Monde le 10 novembre9; la biomasse d’arthropodes subit un écroulement en Europe Occidentale. Elle aurait été divisée par trois entre 2008 et 2017 et la diver­sité réduite d’un tiers10 11.

Les interactions entre évolutions des températures et de l’hygrométrie, cycles biologiques du CO2 et biodiversité commencent tout juste à faire l’objet d’études depuis quelques années; la fragilisation de mécanismes contribuant à la stabilité climatique au niveau local a déjà été identifiée. Outre le sujet médiatisé de la protection des surfaces forestières, la biodiversité rétroagit avec la capa­cité des sols, cultivés ou non, à stocker du CO2. Elle est fortement influencée par les mauvaises pratiques cultu­rales dont l’effet sur la désertification n’est malheureuse­ment plus à établir. Il en existe heureusement d’autres, ancestrales ou récemment développées, qui ont l’effet inverse. Si de grandes surfaces céréalières connues des Romains et des Carthaginois dans le Sahara ont laissé la place au désert, des pratiques de plantations de haies protègent des cultures du Bassin méditerranéen de la déshydratation par le vent.

Des centres de recherche agronomique promeuvent une modification des pratiques12; il y a probablement là des facteurs de risques majeurs mais aussi des motifs d’espoir. Les opportunités à saisir sont à identifier et à mettre en œuvre tout en veillant à ne pas déstabiliser d’autres équilibres fragiles...

QUELLE POSTURE ADOPTER FACE À CES QUESTIONS?

Guettés par le vertige face à toutes les questions ouvertes, pouvons-nous temporiser, le temps de les avoir élucidées? Certainement pas. Comme Jacques Chirac l’a énoncé devant l’assemblée plénière du IVe Sommet de la Terre le 2 septembre 2002 à Johannesburg: “Notre mai­son brûle et nous regardons ailleurs”. Depuis cette date, nous pouvons nous réjouir de la prise de conscience de l’enjeu climatique, en particulier chez les générations les plus jeunes en Europe. En tant qu’ingénieurs, nous devons les aider, par le dialogue, à discerner les positions idéolo­giques infondées des faits scientifiquement établis. Cette prise de conscience n’est malheureusement pas partagée par leurs contemporains aux Etats-Unis ni au Japon pour n’évoquer que les pays les plus riches. Sans accès à ce niveau d’information, des populations plus pauvres subissent un accroissement du stress hydrique qui fragi­lise encore plus leur système de cultures, en Afrique sub-saharienne notamment, sans que nous en percevions l’ampleur.

Depuis le niveau individuel, dans la vie quotidienne, jusqu’aux centres de décisions, le questionnement sur les conséquences de nos choix entre dans les mœurs; c’est un facteur d’espoir. Encore faut-il rechercher et avoir accès à des informations pertinentes, non biaisées par des inté­rêts mercantiles ou des dogmes idéologiques. Un énorme travail de recherche, à la mesure de la complexité et des enjeux, doit être engagé pour mieux comprendre.

Réduire le gaspillage dès maintenant va assurément dans la bonne direction. Économiser l’énergie également, pourvu que ce ne soit pas au prix d’investissements conduisant au final à un impact défavorable. Confrontés à un rationnement de l’électricité en 2011, les Japonais ont montré une capacité admirable à réduire significativement leurs consommations énergétiques, en quelques mois, mais au prix d’une réduction de leur confort; pour réduire l’usage des climatiseurs en été, des horaires de bureau ont été déplacés la nuit. Accepterions-nous des sacrifices similaires?

L’innovation est également convoquée mais le rythme de maturation incrémentale des technologies est souvent mal estimé; une perception trop souvent naïve ne doit pas servir d’alibi au discours des politiques. N’oublions pas que la physique, dont en particulier la thermodynamique, fixe des limites théoriques infranchissables. Pour gagner en temps et en performances, l’introduction d’innovation de rupture est nécessaire, ce qui nécessite d’y affecter dès maintenant plus de compétences, à former spécifique­ment, et des moyens.

Un effort considérable d’explication et de dialogue social est nécessaire auprès de l’ensemble de la population au risque d’un rejet de mesures impopulaires. Le message à porter sur le réchauffement est difficile à faire admettre: d’une part, l’inertie des mécanismes physiques et institu­tionnels au niveau mondial entraînera le dépassement du seuil dit de 2°C et, d’autre part, la limitation de la tendance au-delà exige d’y consacrer de gros efforts; adaptation à des effets certains et actions de prévention pour limiter leur aggravation sont inévitables. Détenteurs du pouvoir et du savoir seront tenus responsables de n’avoir pas pré­venu et agi à temps.

Dans ce contexte, il est donc regrettable que des discours trompeurs proposent des “recettes” de transition facile ou même s’attardent sur un débat illusoire entre les scénarios de 1,5° C et 2° C. Que nous le voulions ou non, l’évolution du climat est engagée avec une inertie considérable et impactera le mode d’existence de nos enfants plus que le nôtre avec son cortège de conséquences économiques et sociales. Formons le vœu que la prise de conscience en cours en Europe puisse impulser la déclinaison et la mise en œuvre des mesures pertinentes chez nous et partout sur notre planète sans fragiliser les règles de la démocra­tie libérale auxquelles nous tenons.▲

  • “Climat; faire face à l’urgence”, in Dossier spécial Climat, La Recherche, n° 553, p. 30, novembre 2019.
  • EKELAND Ivar, “Comment ne pas penser les communs: la théorie économique néo-classique.”, in Les communs environnementaux, Les Annales des Mines n° 92, p. 26-29, octobre 2018.
  • World Bank, “Poverty and Shared Prosperity 2018: Piecing together Poverty Puzzle.” (http://bit.ly/37jiHGD).
  • PAJOT Philippe, “Les rejets de gaz à effet de serre continuent d’augmenter”. Encart in Dossier spécial Climat, La Recherche, n° 553, p. 35, novembre 2019.
  • IPCC, “Contribution of Working Group III to the Fifth Assessment Report”, 2014. (http://bit.ly/2NYvwig).
  • POINSSOT Ch. et al., “Assessment of the environmental footprint of nuclear energy systems. Comparison between closed and open fuel cycles.”, Elsevier Energy 69 (2014), p. 199-211. (http://bit.ly/348CmYd).
  • FINON Dominique, “Les incohérences de la transition électrique au regard de la politique de transition énergétique.”, in L’économie du nouveau mix électrique, Les Annales des Mines n° 93, p. 41-47, janvier 2019.
  • BLAISE Gaël, GLACHANT Matthieu, “Quel est l’impact des travaux de rénovation énergétique des logements sur la consommation d’énergie? Une évaluation ex post sur données de panel.”, La Revue de l’Energie n° 646, p. 46-50, septembre-octobre 2019.
  • FOUCART Stéphane, “Requiem pour les arthropodes” in Chronique Planète, p. 26, Le Monde dimanche 10 novembre 2019.
  • KUNIN, William E., “Robust evidence of insect declines”, Nature, p. 641, 31 octobre 2019. (https://go.nature.com/33Yvts7).
  • SEIBOLD Sebastien et al., “Arthropod decline in grasslands and forests is associated with landscape-level drivers.”, Nature, p. 671-674, 31 octobre 2019. (https://go.nature.com/2qvZVLF).
  • IPCC Special Report on Climate Change, Desertification, Land Degradation, Sustainable Land Management, Food Security, and Greenhouse. (ipcc.ch/report/srccl).

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