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avril 2020

PARCOURS D’UN GRAND COMMIS DE L’ÉTAT

Aujourd’hui président de France Brevets, Olivier Appert a longtemps travaillé dans les ministères et les services de l’administration centrale de l’Etat, faisant de lui un expert en géopolitique de l’énergie. Rencontre.


Parallèlement à tes études scientifiques à Polytechnique et aux Mines, tu as obtenu une licence de sociologie. Quelle était ta motivation et t’a-t-elle servi?

À côté des sciences exactes ou 'dures” qui constituent la base des écoles d’ingénieurs, j’ai toujours été attiré par les sciences dites 'molles” comme la sociologie et actuel­lement j’ai le plaisir, à l’Académie des Technologies de côtoyer un sociologue, Gérald Bronner, de l’Académie des Sciences. À l’époque, les sociologues constituaient un groupe qui tournait en circuit fermé. À l’X il n’y avait pas encore de cours d’informatique ou d’économie ; en paral­lèle, j’ai aussi fait un stage d’économie agricole et un rap­port sur “La modélisation du système agricole en Lozère”. Aux Mines de Paris, mon dossier long avait pour titre 'Un véhicule spécifiquement urbain pour lutter contre la pollution”. Selon nos conclusions, le véhicule à hydrogène ne paraissait plus utopique une dizaine d’années plus tard. Aujourd’hui, 45 ans plus tard, j’entends les mêmes anticipations.

Comme la plupart des Ingénieurs des Mines, tu as commencé ta carrière administrative en région, à Lyon en l’occurrence. Quels enseignements en as-tu tirés pour tes fonctions ultérieures ?

Un passage en province constitue une expérience très souhaitable. Connaître le travail d’un conseiller général, ainsi que ses sujets de préoccupation, permet d’aborder au plus près les problèmes vécus dans les territoires. En outre, le service des mines, sous la direction de Michel Horgnies en Rhône-Alpes, a été pour moi une école de la rigueur à appliquer dans la pratique administrative. Nous subissions alors le premier choc pétrolier et j’ai dû m’investir pendant deux ans dans l’exercice délicat de ration­ner le gaz entre les industriels de la région lyonnaise. Ensuite, affecté à mi-temps auprès du Conseil Régional, j’ai contribué à animer le dialogue très riche entre les élus locaux et les industriels. Il faut faire face à des sujets concrets pour lesquels des visions technocratiques, ou même la macroéconomie telle qu’elle est enseignée, ne sont d’aucune aide. À l’inverse, mon ouverture aux sciences molles et l’expérience que j’avais développée antérieurement en région m’ont grandement facilité la tâche.

Cette expérience acquise sur le terrain m’a ensuite été bien utile pour suivre, depuis Paris, le dossier sur le nickel à la direction générale énergie et matières premières (DGEMP) du ministère de l’Industrie, alors conduite par François de Wissocq (CM55). La Nouvelle-Calédonie constitue le pivot géopolitique de la France dans le Paci­fique. Son avenir dépend du traitement des questions sociales et économiques locales.

J’ai aussi découvert les frottements, pas toujours harmo­nieux, entre les services de l’administration centrale de l’Etat et les cabinets ministériels ; lors de périodes de tension, comme celles résultant du deuxième choc pétro­lier, on entend même tout et n’importe quoi !

Quels souvenirs gardes-tu alors de tes passages de l’autre côté, en cabinets ministériels ?

Ma première expérience de quelques mois au cabinet de Pierre Joxe, ministre de l’Industrie, a été une grande leçon d’humilité quand il est parti, à la suite de son élection à la présidence de l’Assemblée nationale ; du jour au len­demain, les directeurs qui faisaient mon siège pour que je les écoute ne se donnaient même plus la peine de me reconnaître quand je les croisais dans les couloirs. En fait, on n’existe que par ce que l’on fait et le rôle que l’on tient. De retour dans les cabinets de Pierre Mauroy, Premier ministre, comme conseiller pour les affaires industrielles, puis d’Edith Cresson, ministre du Redéploiement indus­triel et du Commerce extérieur, comme directeur adjoint, j’ai retrouvé l’ambiance de ruche propre à tous les cabi­nets ; le téléphone n’arrête pas de sonner et il faut être capable de résumer toute question complexe dans une note de deux pages à lire par le ministre avant son entre­tien. Il est même parfois nécessaire de faire le “service après-vente” en expliquant aux journalistes la subtilité de ces deux pages pour éviter que des propos maladroits ne soient imputés au ministre. Des sujets comme les dos­siers Boussac, la sidérurgie, les chantiers navals, Creusot Loire, Framatome ou la fermeture du site Renault de l’île Seguin, sont trop sensibles pour autoriser des approxi­mations dans la communication reprise dans les médias.

En 1999, tu as rejoint l’Agence internationale de l’énergie. Quel est son rôle ?

L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a été créée en 1974, à la suite du premier choc pétrolier, pour assurer la solidarité entre les pays consommateurs en cas d’embargo exercé par les producteurs d’hydrocarbures. Initia­lement, elle a été hébergée à l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique), mais la France n’y a adhéré qu’en 1990. Claude Mandil (CM64) a rejoint son conseil de direction en 1991 et y a contribué à l’instauration d’un dialogue entre producteurs et consommateurs ; en raison de leurs réticences, les Emirats arabes unis et les États-Unis n’ont accepté d’assister aux réunions qu’à condition de s’asseoir à une table à part.

L’AIE est composé de trois départements : pétrole pour la gestion des stocks stratégiques ; technologie ; et poli­tique énergétique de long terme pour le pétrole, le char­bon, le gaz et l’électricité. J’ai pris la tête de ce dernier département, qui est également chargé d’établir des revues de politique énergétique pour le compte des gou­vernements. Cela m’a conduit à effectuer de nombreux déplacements à l’étranger, notamment pour le gaz, le développement durable et l’URSS. J’ai gardé un très bon souvenir de cette période. En 2003, quand Claude Man-dil a été nommé directeur exécutif, l’obligation de respec­ter un équilibre des nationalités m’a obligé à partir. J’ai alors pris sa suite à la direction de l’Institut français du pétrole.

Comment avait évolué l’IFP depuis que tu l’avais quitté quatre ans auparavant ?

La suppression de la taxe parafiscale par la loi de finances en 2001 a nécessité d’accroître les autres ressources, notamment grâce aux filiales de valorisation comme Axens et Beicip-Franlab. J’ai alors effectué de nombreux voyages à l’étranger pour appuyer le développement à l’international et en rapporter des contrats.

J’ai été frappé par la perception d’une pression croissante sur la parole pour la cantonner au “politiquement cor­rect”. Après le départ de François Loos (CM76) du minis­tère de l’Industrie en 2007, le domaine de l’énergie a été rattaché à l’environnement sous Jean-Louis Borloo. Mon rôle a été de protéger et de valoriser l’Institut français du pétrole malgré les interrogations récurrentes du minis­tère de tutelle sur la pertinence de maintenir l’activité. Le directeur de cabinet, le préfet Jean-François Carenco, a beaucoup soutenu l’IFP.

En 2008, le sigle de l’IFP, comme celui du CEA, a été enrichi des deux lettres EN en application de la politique de développement des énergies nouvelles. Ensuite, il a fallu changer le statut de l’IFP pour le faire migrer de celui d’organisme professionnel de droit privé vers un établis­sement public national à caractère industriel et commer-cial (EPIC), ce qui équivalait à une sorte de nationalisation. Grâce à l’appui de Patrick Ollier, maire de Rueil-Malmai­son, nous avons pu obtenir en 2010, avec la loi Grenelle II, la possibilité d’échapper aux dispositions de la loi 83-675 du 26 juillet 1983 relative à la démocratisation du secteur public ; l’IFPEN et ses filiales continuent à appli­quer le droit privé pour les contrats et ne dépendent pas d’un contrôleur public. La loi lui a attribué l’objet suivant : “assurer, dans les domaines de l’énergie, du transport et de l’environnement, le développement des technologies et matériaux du futur”.

Depuis 2016, tu es président de la Société France Brevets. Peux-tu nous en dire plus ?

France Brevets a été créée en 2011 pour protéger et valoriser les sociétés innovantes françaises. Son capital de 100 millions d’euros, sous forme de SAS, est détenu, à parité par l’État et la Caisse des dépôts. Elle emploie actuellement 20 personnes. Son modèle d’affaires est d’accompagner les start-up et PME innovantes dont la valeur est constituée essentiellement par des brevets. France Brevets a en copropriété un portefeuille de bre­vets, issus de la recherche privée ou publique, qu’elle est susceptible de défendre en contentieux pour le compte de la société lésée. La revente des licences constitue une source de revenus pour France Brevets.

 

  

1974-1978 Ingénieur au service des mines de Lyon et chargé de mission auprès du préfet de région Rhône-Alpes

1981-1983 Conseiller technique auprès du ministre de l’Industrie puis chargé de mission auprès du Premier ministre

1989-1994 Directeur des hydrocarbures (DHYCA) 

1994-1999 DGA, Directeur central Institut français du pétrole (IFP), puis DG de la filiale Isis 

1999-2003 Directeur des politiques énergétiques, Agence Internationale de l’Energie

2003-2015 PDG, IFP Énergies nouvelles

2015-2016 Délégué général de l’Académie des Technologies depuis 2016 Président de France Brevets

 

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