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juillet 2019

Les particuliers : chaînon manquant de la maîtrise du climat

Claire TUTENUIT (P79/CM)

Diplômée de l’École Normale Supérieure, agrégée de mathématiques, lauréate de l’Institut d’Études Politiques de Paris et Ingénieur du Corps des Mines, Claire Tutenuit est depuis 2006 la Déléguée Générale de EpE (Association Française des Entreprises pour l’Environnement), think tank de 40 grandes entreprises de tous secteurs sur l’environnement. Après le DRIRE d’Ile-de-France puis la Compagnie Générale des Eaux, elle a exercé au sein du groupe Lagardère, notamment comme Directeur de la Stratégie des  activités  spatiales  (Matra-Marconi-Space)  où  elle  a  contribué  aux fusions Astrium et EADS (2000).


Vingt-sept membres d’EpE ont décidé à l’été 2017, lorsque le gouvernement a annoncé que le plan climat viserait la neutralité carbone de la France en 2050, d’explorer méthodiquement la faisabilité de cette transformation, tant elle paraissait alors hors de portée.

Elles ont demandé à un consortium d’experts1 de recenser  les travaux existants, puis d’imaginer à quoi pourrait ressembler une France neutre en carbone en 2050, comment vivraient les gens une fois les émissions du territoire national réduites assez drastiquement pour qu’elles ne dépassent pas le puits de carbone (ensemble des systèmes, naturels ou artificiels, qui permettent de stocker du carbone de manière pérenne : forêts, sols, captation et stockage industriel), en parallèle  accru  autant  que  possible.  l’étude  s’est  limitée  au territoire français, en faisant l’hypothèse que, tous les pays ayant à résoudre le même problème, on ne pouvait compter sur une compensation massive des émissions françaises par des acteurs hors du territoire.

Les résultats de l’étude viennent d’être publiés par EpE2. Ils sont positifs au sens où ils montrent que cette neutralité carbone est possible avec les hypothèses retenues3, et qu’elle est compatible avec la croissance économique et avec des modes de vie diversifiés.

En revanche, l’étude fait apparaître qu’il s’agit, bien au-delà d’une simple transition de notre système énergétique, d’un changement sans précédent : il s’agit de réduire les émissions de 4,5 % par an, presque dix fois plus vite que ce qui a été fait depuis 1990 ; surtout il s’agit non seulement de réduire les émissions de l’industrie et du secteur énergétique, ce qui a été fait jusqu’ici, mais de transformer trois grands systèmes qui ont jusqu’ici vu leurs émissions stagner voire s’accroître :

  • le chauffage et les consommations des bâtiments résidentiels et tertiaires, c’est-à-dire la consommation d’énergies fossiles pour le chauffage et la cuisson ;
  • la mobilité des passagers et du fret, toujours croissante malgré des gains constatés en matière d’efficacité énergétique ;
  • l’alimentation, et  donc  indirectement  l’agriculture  et  les industries agro-alimentaires.

Or ces trois sujets ne sont pas dans les mains des seuls acteurs économiques et décideurs politiques. les émissions y résultent comme ailleurs de différents facteurs techniques et économiques, mais aussi largement des comportements des personnes, donc de décisions individuelles grandes et petites :

  • Où habiter, faut-il choisir une maison ou un appartement plus petit mais plus proche des transports en commun ?
  • À quelle température chauffer, jour après jour ?
  • Comment aménager le logement, comment y vivre ?
  • Comment aller travailler ? Faut-il préférer un travail plus proche de chez soi mais moins bien rémunéré ?
  • Où partir en vacances ? Par quel mode de transport ?
  • Où faire ses courses, à quel moment de la journée ou de la semaine ?
  • Que prévoir pour les repas ? Quels magasins et quels produits choisir ?

Incontournables consommateurs 

Ces décisions dépendent bien sûr de bien d’autres déterminants que du souci individuel de réduire ses émissions (infrastructures, pratiques sociales, offres marchandes, mode, etc.). la question est donc : le climat peut-il y avoir une part, et laquelle ? Comment obtenir que ces innombrables décisions individuelles, ensemble, conduisent à une réduction des émissions de 4 ou 5 % par an ? la question du changement de comportement des consommateurs se confirme comme incontournable dans la maîtrise du climat.

Ce n’est pas la première fois que le besoin d’un changement de comportement massif se fait sentir : il suffit de se rappeler – pour les plus anciens – les campagnes sur les économies d’énergie des années 1979-80, ou celles sur le port de la ceinture de sécurité dans les années 80-90 (à l’avant) et 2000 (à l’arrière). le cas du climat est un peu différent, dans la mesure où ce changement n’est pas imposé de l’extérieur comme l’a été le prix du pétrole en 1979, et apparaît donc plus comme le résultat d’un choix collectif, encore pas vraiment assumé.

La réponse des économistes consiste à suggérer un signal-prix comme principal moyen d’action : les familles, prenant en compte un coût accru des décisions les plus émettrices, choisiraient des solutions plus économes en émissions.

Cette alternative s’est néanmoins avérée difficile à mettre en œuvre, comme l’a montré le mouvement des « gilets jaunes », ou plus tôt celui des bonnets rouges : les familles qui ont, parfois en faisant beaucoup d’efforts, construit un mode de vie qui leur convient, ne peuvent pas sans réagir le voir remis en question par la hausse de certaines taxes ou prix. À la difficulté du changement s’ajoute le sentiment d’injustice qui résulte du fait que tous ne sont pas à la même enseigne face à une taxe carbone.

C’est aussi ce qu’a montré la consultation d’un panel citoyen par EpE, qui a soumis les projets de recommandations issus de l’étude zEN 2050 à vingt-trois personnes choisies par  IPSOS pour être illustratifs de différentes sensibilités, après avoir organisé pour eux un certain nombre de présentations d’information.

L’analyse  complémentaire  d’IPSOS,  après  la  fin  du  panel,  a mis en évidence l’évolution de la perception du sujet par le groupe : d’une position initiale où les participants se sentaient peu impliqués, ni sensibilisés, ni responsables, ni acteurs face à une problématique globale, ils sont passés à  un certain scepticisme – « quand j’ai lu votre phrase, je me suis dit : alors là c’est une belle utopie », puis ont pris conscience au fil des interventions du rôle qu’ils pouvaient eux aussi jouer : « entreprises et citoyens, on est tous concernés et tous coupables ».

La première recommandation citoyenne, spontanée et non sollicitée, vient du constat que les citoyens réunis ne se rendaient pas compte ni de l’urgence et de l’ampleur de l’enjeu climatique, ni surtout de leur rôle possible et nécessaire dans les solutions. Ils ont donc largement   approuvé   la recommandation de mobiliser l’ensemble des Français en faisant partager la conscience de l’urgence climatique ainsi que le projet d’une France neutre en carbone en 2050. Ils espèrent aussi que les générations plus jeunes seront plus sensibles au sujet, tout en constatant qu’elles baignent souvent dans l’hyperconsommation.

Agir ? Oui, mais avec entreprises et pouvoirs publics

La  seconde  recommandation  reflète  le  fait que les citoyens veulent agir en parallèle des autres acteurs : sur les grands sujets qui les concernent, ils expriment leur accord pour agir, à condition que les entreprises et les pouvoirs publics facilitent ces décisions. l’exemple  de  la  rénovation  énergétique  des logements  est  intéressant.  la  question  leur était posée de rendre obligatoire la rénovation des copropriétés ainsi que des maisons au  moment  des  transmissions.  le  panel  ne s’est pas accordé sur cette obligation, certains préférant l’incitation, mais ils ont tous demandé plusieurs conditions :

  • Accompagner une éventuelle obligation d’aides publiques et de financements avantageux ;
  • mieux former les certificateurs et garantir la qualité des travaux par les entreprises de rénovation ;
  • aider en priorité la rénovation énergétique des plus précaires.

Des demandes du même ordre ont été faites sur d’autres sujets, par exemple sur l’arrêt de l’étalement périurbain : favoriser l’accès au télétravail, améliorer l’attractivité des cœurs de villes et bourgs si l’on veut limiter l’étalement urbain, y accélérer la disponibilité de logements et faciliter l’accès à la propriété par des aides financières.

Pour la mobilité, la demande se porte sur la mise à disposition de solutions par les entreprises (véhicules électriques) et les pouvoirs publics (collectivités locales), et sur des « taxes dissuasives sur la carte grise pour les grosses cylindrées ».

Pour l’alimentation, là encore la demande se porte sur la mise à disposition de produits et services appropriés via la restauration collective, une agriculture plus locale et de saison, par exemple urbaine ou périurbaine.

Une adhésion conditionnelle à la transformation ZEn 2050

En lisant l’ensemble de la contribution des citoyens, il ressort plusieurs demandes qui conditionnent l’effort acceptable par les citoyens, au-delà de l’effort de mobilisation de tous et d’appropriation de ce que signifie la transformation zEN  2050 :

  • La première, comme on l’a vu, est que l’effort soit partagé, chaque acteur jouant son rôle dans la transformation ; la meilleure garantie de cette solidarité est la transparence demandée sur les efforts demandés aux uns et aux autres, et sur les flux financiers, fiscaux, incitatifs ou privés que mobilisera la
  • La seconde est une forte demande de solidarité, de ne pas laisser les plus vulnérables seuls face à l’effort de changement, qui passe en effet souvent par un investissement bien réel dont le temps de retour est long ; la solidarité se comprend aussi entre secteurs et entre territoires : certains dépendent fortement d’activités émettrices (raffinage, fabrication de moteurs diesel...) et leur conversion devra être anticipée et aidée par l’implantation de nouvelles activités.
  • La troisième est une exigence de cohérence des comportements, des activités et des politiques. Cette demande se manifeste en priorité par une question sur la publicité : les citoyens demandent l’arrêt de publicités vantant des produits fortement émetteurs comme les voyages en avion ou les grosses

Beaucoup de conditions donc à l’acceptation de l’effort, mais une acceptation d’autant plus significative qu’elle porte sur une image précisément décrite et explicitée des politiques et des efforts nécessaires à la transformation.

Pourquoi attendre ?

Même si les émissions de la France ne représentaient que 0,9 % des émissions mondiales en 2015, la neutralité carbone de la France peut aussi avoir un effet indirect positif sur le climat, parce que notre pays est une référence en termes de modes de vie pour nombre de citoyens du monde. Engager la transformation plus tôt que d’autres pays devrait aussi être un avantage en termes de compétition économique. les raisons d’accélérer la transformation sont solides. Suffirontelles à lancer un mouvement d’ampleur en réponse à la demande des jeunes générations, en Europe comme en France ?

Les  consommateurs  y  sont  peut-être  plus  disposés  que  ne l’indiquent les mouvements des gilets jaunes. Une interprétation de ce mouvement est peut-être qu’ils ont voulu exprimer, dans l’urgence et avec force, la même demande de solidarité, de transparence et de visibilité sur la transformation à opérer qu’a formulée le panel citoyen d’EpE.

Si c’est le cas, il devrait être encore possible aux décideurs publics et privés de mobiliser les citoyens, à la fois consommateurs, salariés, électeurs et épargnants pour démarrer, opérer et accompagner dès à présent la transformation zEN 2050. En cette année du 75e anniversaire du Débarquement en Normandie, est-il besoin de rappeler la capacité de mobilisation et d’effort partagé des populations au service de valeurs et d’enjeux qui leur paraissent le mériter ? le climat de la planète pourrait assurément faire partie de ceux-ci. ■

L’étude ZEN 2050 explore la faisabilité de la neutralité carbone de la France en 2050. Elle identifie un certain nombre de conditions de succès de cette transition, et se conclut par des propositions d’actions à engager à court terme pour que cette transformation reste économiquement et socialement faisable.

À télécharger sur le site de l’Epe : www.epe-asso.org

 

1 Enerdata, Carbone 4, Solagro, CIRED, Stéphane Labranche

2 www.epe-asso.org

3 Et notamment avec celle, optimiste, que le réchauffement climatique ne réduit pas la productivité sylvicole ou agricole.

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