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octobre 2019

LES MINES UNE ÉCOLE D’ENTREPRENEURIAT

Si nombre d'entreprises sont nées à l'École, l'entrepreneuriat ne se résume pas à "créer une start-up'. Il s'agit aussi de lancer de nouvelles activités et de développer de nouveaux projets dans des contextes organisationnels variés. L'École des Mines forme ainsi les ingénieurs à affronter des situations entrepreneuriales.


La création d’entreprise à MINES ParisTech est un phénomène ancien. Au début du XXe siècle, Conrad Schlumberger, professeur de physique à l’École, met au point et brevette une méthode de prospection électrique du sous-sol. Sur la base de ces travaux, il crée en 1919, avec son frère Marcel, une entreprise à laquelle il se consacre exclusivement à partir de 1923. En 1926, elle prend le nom de Société de Prospection Électrique. Cette dernière donnera naissance, dans les années 1930, à deux entreprises : la société Schlumberger et la Compagnie Générale de Géophysique. En 1934, la Schlumberger Well Surveying est créée aux Etats-Unis1. Et en 1957, la holding Schlumberger Limited est cotée à la Bourse de New York. Schlumberger, qui a été fondée sur une technologie de rupture mise en partie au point dans les caves de l’École des Mines, est aujourd’hui une entreprise présente dans cent pays, qui réalise 35 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel et emploie 100 000 personnes. Cette réussite exceptionnelle souligne l’ancienneté de la création d’entreprise à partir des institutions d’enseignement supérieur et de recherche. 

Plus récemment, en 2005, trois ingénieurs créent Criteo, success story française. Parmi eux, deux sont de jeunes diplômés de l’École, Franck Le Ouay (P97) et Romain Niccoli (P97). Criteo entre elle aussi en Bourse au Nasdaq en 2013, pour une valorisation de deux milliards de dollars. Elle a connu une croissance continue : d’une trentaine de salariés en 2008, elle passe à 800 en 2013, puis à près de trois mille en 2018. Fin 2018, l’entreprise leader du  re-ciblage  publicitaire  personnalisé  sur  Internet, compte 20 000 clients (La Redoute, Darty, Air France…) et diffuse près de 3 milliards de publicités par jour dans 130 pays, où elle touche 1,2 milliards d’internautes tous les mois. Entre les deux réussites exceptionnelles, de nombreuses sociétés sont nées à partir de ou en lien avec MINES ParisTech.

LA CRÉATION D’ENTREPRISE PAR LES JEUNES DIPLÔMÉS

C’est depuis les années 1980, que l’École connaît un fort développement de l’activité entrepreneuriale de ses personnels ou diplômés. Ces dix dernières années, une cinquantaine d’entreprises ont été créées avec un lien fort avec l’École des Mines. Une quinzaine par des chercheurs ou doctorants sur la base de leurs travaux de recherche, les trente-cinq autres par des ingénieurs (pour les deuxtiers pendant ou juste après leur diplôme, et pour un tiers après une première expérience professionnelle). Parmi les plus prometteuses, on trouve Expliseat, DNA Script, Toucan Toco, Yespark et Big Blue, sociétés qui ont été lauréates du Prix Entrepreneuriat MINES ParisTech Criteo ces dernières années.

Trente-cinq entreprises créées par des jeunes diplômés, dont quatre seulement l’ont été par des ingénieures. Des efforts spécifiques seront déployés dans les années à venir pour soutenir les ingénieures qui souhaitent créer une entreprise. Une réussite exemplaire parmi elles : Nest for All, créée par Khadidiatou Nakoulima (P06), qui est un réseau de dispensaires et maternités pour femmes enceintes en Afrique de l’Ouest.

Mais le lien entre l’École, ses élèves et les start-up dépasse la question de la création d’entreprises. Il est beaucoup plus large car de nombreux élèves font un stage, une année de césure, un travail d’option de fin d’études ou choisissent un premier emploi dans de jeunes sociétés. Voilà deux siècles que l’École des Mines forme des cadres pour un type d’organisation particulier : la très grande entreprise. Elle fournit des cadres dirigeants aux grands groupes. Les enquêtes sur l’emploi des diplômés de la Direction des études montrent un basculement : à partir du milieu des années 2000, de plus en plus d’élèves décident de travailler dans de nouvelles entreprises ou dans de petites structures, des PME ou des ETI (entreprises de taille intermédiaire). Ainsi, en 2005, près de 85 % des élèves d’une promotion choisissaient un premier emploi dans une grande entreprise. En 2015, ce ne sont plus que 38 % des diplômés qui font ce choix.

L’ENJEU  DE LA FORMATION À L’ENTREPRENEURIAT

L’histoire dit que le premier cours d’entrepreneuriat a été donné à Harvard en 1947. Ces 20 dernières années, les formations universitaires en entrepreneuriat ont connu une croissance exceptionnelle : ainsi aux États-Unis, plus de trois mille institutions proposent de tels programmes. Dans les grandes universités, il n’est pas rare de trouver plus de vingt formations différentes dans ce domaine. Cette multiplication des enseignements touche maintenant l’Europe et la France et devrait se poursuivre dans les années qui viennent. Elle est liée à la forte croissance du nombre d’entreprises créées par des étudiants2.

Les institutions d’enseignement supérieur et de recherche, leaders du domaine, ont adopté une définition large de l’entrepreneuriat. L’entrepreneuriat ne se résume pas à la création de nouvelles entreprises, c’est de façon beaucoup plus générale la création de nouvelles activités et le développement de nouveaux projets dans des contextes organisationnels variés. Cela peut se produire dans des start-up mais aussi dans des entreprises existantes, des organisations publiques, le monde associatif, l’université… Cette définition large est celle qu’a adoptée la recherche académique internationale en entrepreneuriat. C’est celle qu’utilisent des institutions comme l’Université de Stanford ou l’Imperial College : “We believe that engineers and scientists need entrepreneurial skills to be successful at all levels within an organization. We prepare students for leadership positions in industry, universities, and society” (Stanford Engineering School). “Whether embarking on a new venture or incorporating entrepreneurial thinking into the management of existing organizations, an understanding of the principles of entrepreneurship is indispensable” (Imperial College Business School London).

Prendre en compte cette définition large, c’est reconnaître que l’objectif premier de la formation à l’entrepreneuriat n’est pas de donner naissance à des start-up, même si l’école apporte son soutien total pendant leurs études ou juste après leur diplôme aux élèves qui souhaitent se lancer dans un projet de création d’entreprise. L’objectif de la formation à l’entrepreneuriat est d’apporter aux élèves les connaissances et les compétences entrepreneuriales qui leur seront de plus en plus nécessaires dans leur avenir professionnel, quel que soit le secteur ou la fonction qu’ils occuperont.

L’OPTION INNOVATION ET ENTREPRENEURIAT

L’option “Innovation et entrepreneuriat” prépare ainsi les élèves ingénieurs de MINES ParisTech à la création d’entreprises ou au développement de nouvelles activités dans des entités existantes. Cette spécialisation tente d’apporter à ceux qui la suivent des compétences (identifier, créer et saisir des opportunités, gérer l’incertitude, communiquer, constituer et diriger une équipe, interagir avec des utilisateurs…) et des connaissances (finance entrepreneuriale, management de l’innovation, business model, propriété intellectuelle…) utiles aux ingénieurs qui, de plus en plus souvent, sont ou seront amenés à affronter des situations entrepreneuriales. 

La bulle électrique, espace de co-working et de pré-incubation du pôle entrepreneuriat de MINES ParisTech.

Le programme est conçu comme un parcours (“the entrepreneurial journey” dirait-on en anglais) où ce qui compte est moins le point d’arrivée que le processus qui y mène (autrement dit, “the journey is the reward”). Ce parcours mêle différents types d’activités pour les élèves de 2e et de 3e année :

  • Une mission d’étude dans un écosystème entrepreneurial (New York, Shanghai, Berlin et surtout Londres et Cambridge).
  • Des modules d’enseignements pratiques avec des académiques sur l’innovation, l’entrepreneuriat, le marketing, le droit et la finance entrepreneuriale, le prototypage rapide, la programmation Web…
  • Des rencontres et des ateliers avec des créateurs d’entreprises, des investisseurs, des designers… sur le processus de création de start-up, les business models innovants, l’entrepreneuriat social, l’entrepreneuriat dans ou pour la grande entreprise…
  • La construction d’un projet de “création de start-up” : en petits groupes, parallèlement aux modules d’enseignement et aux ateliers, les élèves développent pendant 4 mois leur propre start-up.
  • En fin de troisième année, les élèves mènent pendant trois à neuf mois un travail pratique (le stage d’option) qui porte sur une situation entrepreneuriale réelle dans une startup, une société de capital-risque, un acteur de l’écosystème entrepreneurial ou parfois un grand Ceux qui le souhaitent peuvent poursuivre leur projet de création de start-up engagé pendant l’option et le transformer en une réelle entreprise.

La pédagogie est centrée sur l’apprentissage par l’expérience, puisque les élèves développent leur start-up pendant l’option. C’est-à-dire qu’ils imaginent et développent une proposition de valeur, définissent un marché cible, interagissent avec des clients et partenaires, analysent la concurrence, imaginent un modèle de revenu… Conseillés par des mentors, ils font face aux incertitudes des entrepreneurs et peuvent accélérer leurs projets, qu’ils présenteront devant un réel comité d’investissement au terme de ces quatre mois. Le stage final de trois à neuf mois renforce cet apprentissage par l’expérience.

La philosophie de l’option n’est pas de donner naissance au plus grand nombre possible de start-up, mais de développer l’esprit d’entreprise des élèves-ingénieurs. Si certains créent une entreprise après leur diplôme, la majorité rejoint une jeune start-up et un quart une grande entreprise. Participer à la croissance de sociétés existantes est aussi important que d’en créer de nouvelles. Plus largement, les ingénieurs ont besoin de compétences entrepreneuriales pour réussir dans différentes fonctions et dans de multiples types d’entreprises, mais aussi plus largement dans des organisations variées (académiques ou non-gouvernementales).

LES TRANSFORMATIONS EN MARCHE

Cette formation doit beaucoup aux travaux académiques contemporains sur l’entrepreneuriat et sur l’Entrepreneurship Education. Dans une vision “classique”, ce qui était important au démarrage d’un projet entrepreneurial était d’avoir une “idée géniale” et de lever très vite des fonds pour recruter une équipe, construire une organisation, mettre au point son service ou son produit, et organiser son lancement… Basée sur ce modèle, la formation à l’entrepreneuriat a longtemps consisté en la réalisation de Business Plan et en l’analyse d’étude de cas (Case studies), c’est-à-dire à des résumés d’histoire d’entrepreneurs emblématiques.

Un nouveau modèle se dessine aujourd’hui : l’entrepreneur n’a pas besoin d’une “grande idée” mais d’une idée “moyenne” – de toute façon cette idée changera, évoluera au cours du processus : le projet va “pivoter”. Il n’a pas besoin, au départ de son projet, de beaucoup d’argent car il va pouvoir développer ses produits ou services à un coût réduit en “bricolant” – en utilisant des briques logicielles disponibles gratuitement sur Internet, en ayant recours au Cloud plutôt qu’à d’onéreux serveurs, en étant hébergé dans un incubateur public, en prototypant rapidement, en travaillant avec des méthodes dites agiles, etc. Son réseau relationnel proche et les aides publiques disponibles lui apporteront les premiers financements nécessaires. Portée par ces façons de faire, la formation à l’entrepreneuriat met l’accent – comme nous l’avons montré ci-avant – sur l’apprentissage expérimental, les tests et feed-backs rapides, l’intégration des futurs clients ou usagers dans la conception même des innovations.

La réforme du cycle Ingénieur Civil, effective pour les premières années à la rentrée de septembre 2019, prend en compte les travaux les plus récents sur l’Entrepreneurship Education. Tous les élèves découvriront dorénavant l’entrepreneuriat dès leur première année à l’École au cours d’une semaine bloquée pour toute la promotion : l’École sera transformée en une ruche où les 140 élèves de la promotion, répartis en une trentaine d’équipes, prépareront en un projet de création d’entreprise (avec un cadre méthodologique, des outils, un fort encadrement en continu, des enquêtes que mèneront les élèves à l’extérieur de l’École). Cet exercice mobilisera de nombreux anciens élèves et de nombreux entrepreneurs qui joueront le rôle de mentors. Il se conclura par une présentation des projets à des invités extérieurs. Puis en deuxième et en troisième années, des formations plus approfondies seront proposées à ceux qui le souhaitent sous la forme d’un trimestre “Entrepreneuriat”, avec le montage plus long d’un projet et des enseignements spécialisés. Pour les plus motivés, ce projet pédagogique pourra se transformer en réelle création d’entreprises ou en un projet avec une entreprise ou une organisation. 

L’École s’est également engagée dans l’entrepreneuriat à travers POLLEN, son pôle entrepreneuriat, dont la mission est de sensibiliser les élèves-ingénieurs, étudiants et doctorants à l’entrepreneuriat (notamment grâce à son cycle de conférences qui accueille des créateurs et des créatrices de start-up qui présentent leur expérience), de former à l’entrepreneuriat, de faciliter la création d’entreprises (notamment grâce à La bulle électrique, son espace de co-working et de pré-incubation) et plus largement d’animer et de valoriser le réseau et l’écosystème entrepreneurial de MINES ParisTech (par exemple avec le concours Entrepreneuriat MINES ParisTech). Enfin, son appartenance à Paris Sciences et Lettres, qui avec ses 25 établissements parisiens prestigieux est devenue une université de recherche de rang mondial, lui permettra de multiplier dans les années à venir les collaborations, notamment à travers PSL-Pépite, le pôle étudiant pour l’innovation, le transfert technologique et l’entrepreneuriat de l’Université PSL. •

 

 

  1. Source : Christelle Robin, Conrad et Marcel Schlumberger: une aventure industrielle originale – org/bulletin/b34/robin.html
  2. Ouvrage à paraître par Wright, Mustar et Siegel, éditions World

 

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