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septembre 2020

LE REGARD DÉCALÉ

Cette page n’a pas valeur de prescription: il ne s’agit pas de livres recommandés pour temps de crise, mais de livres qui me sont tombés sous la main par temps de crise...


 

On commence avec une piqûre de rappel. On vous avait présenté dans un numéro récent Malacqua, de Nicola Pugliese (ed. Do, 2018), sous-titre Quatre jours de pluie dans la ville de Naples dans l’attente que se produise un événement extraordinaire. Quoi de plus banal que la pluie tombant avec une implacable régularité? Mais qu’on essaie d’imaginer cela pendant 4 jours sans discontinuer, ça devient intenable. Voilà qui renvoie directement à la période de confinement vécue pendant les premières semaines de la crise sanitaire: on s’y installe, on s’aménage une vie quotidienne plus ou moins bricolée, on finit par perdre la notion du temps. C’est ce qui arrive aux person­nages de ce roman, mosaïque de portraits pathétiques ou cocasses dans une ville déjà en proie, hors crises, à mille tracas et vicissitudes.  
     
‘Il plut pendant quatre ans, onze mois et deux jours.’ C’est par ces mots que s’ouvre – plutôt vers la fin, mais allez savoir si la fin corres­pond à quelque chose – un chapitre de Cent Ans de solitude (dans l’édition de poche Points la présentation par Albert Bensoussan est en elle-même un petit chef-d’œuvre). Le roman de Garcia Marquez m’a occupé 43 jours de mon confinement, ce qui n’est pas rien. Si c’était un film, ce serait un hybride de Fitzcarraldo (Herzog, 1982) et de La Conquête de l’Ouest (Ford/Hathaway, 1962). Pour entrer dans ce bouquin il faut se goinfrer, sans se poser de question, un nombre suffisant de pages, puis laisser aller au fil de l’eau. Les personnages y sont truculents ou fêlés, de préférence les deux. Le style prend régulièrement le lecteur à contre-pied: les situations banales sont décrites avec une minutie balzacienne, et les événements les plus abracadabrants sont expédiés en deux coups de cuiller à pot. Il faut abandonner ici notre formatage à la rationalité – mais l’histoire se tient, pas fou l’auteur – pour plonger dans la démesure et l’extravagance. Alors, lecture à haute voix (c’est très tendance)? On ne le conseille pas, ou vous en prenez pour quatre ans, onze mois et deux jours...  
     

Et là, vous vous dites: il ne va tout de même pas nous infliger La Peste de Camus, déjà évoqué cinquante fois depuis le début de la crise? Et bien si, ce qui ne fera jamais que la cinquante-et-unième, mais on vous épargnera les commentaires qui tournent en boucle. Une crise, on sait – en gros – quand ça commence, on ne sait pas quand ni comment cela finit. On proposera donc l’entame de quelques romans, au hasard, que chacun pourra compléter au gré de ses découvertes ou de ses lectures:

- ‘Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi...’ (Cent ans de solitude – déjà cité)

- ‘Ce fut un matin de septembre que Giovanni Drogo, qui venait d’être promu officier, quitta la ville pour rejoindre le fort Bastiani, sa première affectation.’ (Le Désert des Tartares, D. Buzzati) - ‘Je vais raconter l’histoire de l’effondrement et de la destruction de la filiale française de la compagnie multinationale Rosserys & Mitchell, dont l’immeuble de verre et d’acier se dressait naguère...’ (L’Imprécateur, R.-V. Pilhes)

- ‘Ceux qui pensaient que cette guerre finirait bientôt étaient tous morts depuis longtemps.’ (Au revoir là-haut, P. Lemaitre) - ‘Les curieux événements qui font l’objet de cette chronique se sont produits en 194., à Oran. De l’avis général, ils n’y étaient pas à leur place, sortant un peu de l’ordinaire.’ (La Peste, A. Camus – enfin, le voilà!).

 

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