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décembre 2019

LE REGARD DÉCALÉ DE JEAN-PAUL LAVERGNE (N66) SUR LES SOURCES D’ÉNERGIE

RARETÉ ET FORTUNE

Les sources d’énergie sont des enjeux si sensibles pour la vie et le pouvoir des hommes qu’elles nourrissent depuis longtemps les mythes et l’esprit des créateurs. Voir le Prométhée d’Arcésilas de Paros au VIe siècle avant notre ère. Mais les œuvres sur le thème sont si nom­breuses que nous laissons au lecteur le soin de trouver ses propres références.

Le vent et l’eau font tourner les moulins des peintres et des conteurs; les animaux tirent les chars et les charrues depuis les pétroglyphes suédois il y a trois mille ans. Tout ce qui se brûle et dont le contrôle peut devenir source de richesses donc de conflits stimule l’imagination des raconteurs d’histoire (J-H. Rosny aîné avec La guerre du feu). Enfin, l’homme comme source d’énergie a inspiré bien des artistes, des bas-reliefs gallo-romains au groupe électrogène de Viva Maria (Louis Malle, 1965) en passant par les galères. Et n’oublions pas les cyclistes, rickshaws et triporteurs ni Les triplettes de Belleville (Sylvain Cho-met, 2003). 

UN CENTENAIRE EN PLEINE FORME 

Eaux glacées: au nord de la baie d’Hudson, pays de neige et de vent, les ressources sont rares: saumons, renards, ours blancs ou morses pour se nourrir et dont la graisse sert de combustible en complément des lichens. Leurs peaux isolent du froid. L’économie de l’énergie y est exigeante et complexe, soute­nue par des traditions auxquelles il serait difficile de déroger sans mettre sa survie en péril. Le voyageur y découvre l’étrangeté souriante et chaleureuse d’un monde glacé.

En 1913, un jeune mineur américain du nom de Robert Joseph Flaherty pros­pecte ces régions quand le directeur de sa compagnie l’incite à s’équiper d’une caméra pour filmer l’environnement et les populations locales. Trois ans plus tard, les négatifs en acétate de ses premières expéditions brûlent. Qu’à cela ne tienne, Flaherty veut graver sur pellicule les impressions profondes de son contact fusionnel avec les Inuits et entreprend le tournage de Nanouk l’Esqui-mau, financé par le fourreur parisien Révillon qui possède à Port Harrison l’un de ses 47 postes de traite. Le film sort en 1922 et l’entreprise est un grand succès public qui lance la carrière cinématographique de Flaherty malgré des critiques sur sa recomposition lyrique de la réalité. C’est que la caméra de Flaherty n’est pas un instrument de mesure mais plutôt le stylo d’un auteur qui témoigne de ce qu’il a vu, compris et ressenti en le composant pour nous conduire à partager ses perceptions. Flaherty est un poète doué d’une maîtrise exceptionnelle de l’art cinématographique: cent ans plus tard, son film captive toujours autant le spectateur par la beauté des images, le sens du rythme et de l’intensité dramatique, des évidences inattendues, l’expressivité délicate des acteurs et une forme d’humour qui évoque parfois Méliès.

Robert Flaherty: Nanouk l’Esquimau – 1h18’ – 1922

https://archive.org/details/nanookOfTheNorth1922

LE CHOC DE DEUX MONDES

Eaux profondes : Hammerfest, pointe boréale du continent européen entre troupeaux de rennes sur les terres et hydrocarbures sous la mer de Barents. La mer déchire la terre dans les fjords, la terre colonise la mer dans les îles. Comme un affrontement qui ne se limite pas à celui des éléments mais gagne les hommes et les cultures : conflit de territoires entre éleveurs dont les rennes doivent se déplacer librement sur les terres ancestrales et pétroliers en quête de bases sûres, conflit entre traditions autochtones et modernité sous pression des ressources à trouver et des profits à récolter. Chacun cherche sa place dans ces mondes qui se heurtent et souhaiteraient tant reléguer l’autre au diable. Dans ce décor volontiers dramatique, Olivier Truc nous raconte avec brio et finesse une enquête de Klemet et Nina, chargés de la “police des rennes” et placés face à un enchaînement de morts mystérieuses dont ils trouveront l’origine dans l’histoire trouble de la plongée industrielle, les exigences de l’off-shore ayant fait bon marché de la vie des plongeurs. Personnages campés vigoureusement, rythme soutenu, intrigues complexes mais claires et cohérentes, relations profondes et subtiles entre protagonistes, situations solidement documentées, écriture à la fois fluide et ardente donnent du charme à ce roman dont une qualité essentielle est la mise en évidence des dislocations entre groupes humains qui n’ont pas la même vision du monde et sont néanmoins condamnés à coexister.

Olivier Truc: Le détroit du loup - 522 p. – 2014 – Métailié Points – 8,30 €

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