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avril 2020

LE REGARD DÉCALÉ DE JEAN-PAUL LAVERGNE (N66) SUR LA RUSSIE UN UNIVERS INÉPUISABLE

L’empreinte des œuvres russes est si profonde dans les arts qu’il serait vain de tenter ici un inventaire. Chacun pourra chercher dans sa mémoire les romanciers, poètes, dramaturges, compositeurs, peintres, chorégraphes, cinéastes qui ont fait rayonner la Russie. Il en va de même pour les œuvres qu’elle inspire, parmi lesquelles on peut citer pêle-mêle le roman Michel Strogoff de Jules Verne, la chanson Nathalie de Gilbert Bécaud, le film Scandale à la cour de Lubitsch, la pièce Les justes de Camus, le tableau La retraite de Russie de Raffet, l’opéra Rasputin de Rautavaara.

Léon Tolstoï, Maxime Gorki et Anton Tchekhov vers 1900.

Pendant que Chtchoukine collectionnait les peintres français, Tolstoï imaginait que le cinéma bouleverserait nos vies. L’âme slave et ses excès, l’immensité et la vigueur des territoires, de l’histoire et de la culture russes prêtent toujours aux rêves et aux voyages.

VOYAGE AU BOUT DE L’AMOUR

Blaise Cendrars, Sonia Delaunay : Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France – 88 p. – 1913 –
Les hommes nouveaux / fac-similé – 2011 – PUF – 1148 € [ou édition scolaire – 2018 – Belin Gallimard 5,10€ ]

1905, de Moscou en révolution à Kharbin où les Russes disputent la Mandchourie aux Japonais roule le Transsibérien. À son bord, l’apprenti Blaise, 16 ans, Suisse et mauvais poète, convoie des malles de joaillerie pour un horloger de Saint-Pétersbourg. Dans le même train, la petite Jeanne va sans doute grossir les rangs des filles à soldats.

Qui saura aller jusqu’au bout, s’évader de cette voie sans issue ? “Je vais te conter une histoire”, dit-il. Alors sur la musique des roues et du vent fleurit un bouquet de perceptions sensuelles et bariolées dont on ressent le mouvement au plus profond du corps. Des souvenirs éparpillés comme les cendres sous la bise jaillit soudain

un brasier flamboyant, fébrile et nostalgique, meurtri d’un monde en guerre sans rime ni raison, joueur comme un enfant qui cherche refuge dans les plaisirs pour résister à la fuite du temps. “Nous sommes un orage sous le crâne d’un sourd”.

En 1912 à Paris, Blaise Cendrars rencontre l’Ukrainienne Sonia Delaunay, en pleine recherche sur les couleurs. Partageant langue russe et liberté de création, peintre et poète créent le premier “livre simultané” édité sur une bande de 2 mètres, toboggan à fantasmes d’un poète adolescent et manifeste de rupture avec les styles établis. L’accueil critique sera houleux. Mais quelles tripes !

VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT

Philippe Kotlarski, Anne Weil : Les interdits – 1h42’ – 2012 2,99 € en VOD sur www. universcine.com/films/ les-interdits

1979 à Odessa, sous le règne de Brejnev. Depuis plusieurs années, de nombreux juifs soviétiques qui souhaitent émigrer se voient refuser leurs visas, ce sont les refuzniks. Sous couvert d’un voyage organisé par Intourist, deux étudiants français vont au contact clandestin de plusieurs familles pour le compte d’une association d’entraide. Carole et Jérôme sont cousins mais se font passer pour un couple de fiancés et, suivant docilement leur groupe de touristes dans la journée, ils s’esquivent la nuit dans ce monde étrange et inquiétant, le quotidien de leurs correspondants. Toujours sur la corde raide entre traquenards et opportunités, ils luttent pour donner un sens à leur mission. Leurs vies en seront durablement bouleversées.

Tout comme pour Blaise et Jeanne, l’amour physique devient l’abri le plus proche pour se protéger de l’absurde. Cela rend plus sensible encore le thème de la séparation, de l’arrachement, qui traverse le film. Jusqu’à la confusion des sentiments : “Épouse-moi, sors-moi d’ici !” crie une Russe à Jérôme.

Weil et Kotlarski ont réussi un film noir sans complaisance, à l’atmosphère dense et toujours juste qui vous empoigne et ne vous lâche plus. Les comédiens sont magnétiques ; la photo, belle et pertinente, nous fait toucher une réalité crépusculaire, discerner son sens. La tension de l’incertitude et du risque ne se relâche que vers la fin pour s’ouvrir sur la désillusion.

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