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avril 2020

LE GAZ RUSSE SUR LE MARCHÉ EUROPÉEN : LA BATAILLE CONTINUE

Publié par MARINA LASTOVSKAYA | N° 508 - LA RUSSIE EN TRANSITION ÉCONOMIQUE

Dans la Stratégie énergétique de la Russie 2035, le développement de la branche gazière se trouve au cœur de l’actualité, et pas uniquement parce que les secteurs gazier et pétrolier apportent des revenus considérables au budget national russe. En pratique il n’y a pas d’autre branche du secteur énergétique de la Russie, notamment dans sa composante d’exportation, qui soit confrontée à une telle quantité de défis, problèmes et menaces pour son développement.


Le fonctionnement du secteur gazier se trouve, plus que tout autre, sous l’in-fluence approfondie d’un nombre de facteurs politiques et économiques, comme on peut l’observer sur le marché européen.

Les prévisions, faites par le Centre éner­gétique de Skolkovo, envisagent 3 scé­narios pour l’exportation du gaz naturel, sur la base des contrats à long terme autant que du négoce “spot” sur le mar­ché européen :

  • Scénario conservateur : face à une demande prudente, on n’attend pas d’augmentation considérable des exportations avant 2040.
  • Scénario de transition énergétique : la diminution des livraisons est inévi­table.
  • Scénario d’innovation : l’augmentation de l’exportation vers les marchés consommateurs européens est pos­sible.

Dans tous les cas, en 2040, l’exportation de 52 à 55 % du gaz russe sera orientée vers le marché européen.

Le Lakhta Center, à Saint-Pétersbourg, est le plus haut gratte-ciel d’Europe (début 2020). La tour, conçue pour ressembler à une flamme et dont la structure entière tourne de 90 degrés, devrait accueillir le futur siège de Gazprom.

Le marché européen du gaz a toujours été et reste le principal marché d’exportation du gaz russe.

Les principes fondamentaux de la stra­tégie russe d’exportation du gaz sont :

  • le renforcement de la position sur les marchés clés et la minimisation des risques, surtout les risques liés au transit du gaz ;
  • l’ouverture de nouvelles opportunités commerciales et le développement du potentiel d’exportation ;
  • un planning des projets en avance de phase par rapport à la stratégie des concurrents.

Ces dernières années, de nombreux fac­teurs d’origines diverses compliquent sérieusement la position de “Gazprom”, qui possède le monopole des droits d’exportation du gaz russe par gazo­ducs sur le marché européen :

  • La dépendance sans précédent de l’exportation du gaz russe vers l’Europe à travers l’Ukraine (plus de 90 % du gaz livré chaque année) au début des années 1990.
  • La libéralisation du marché du gaz de l’Union européenne (le “3e paquet énergie”), qui a changé la base des relations entre la Russie et les entre­prises importatrices de gaz russe.
  • La modification des relations tradi­tionnelles à long terme vers un contexte de “marché de consommateurs”, et le déplacement de l’équilibre des forces en faveur des consomma­teurs européens.
  • Les réactions significatives des autres fournisseurs en concurrence face à la politique déclarée de l’UE visant la diminution de sa dépendance aux hydrocarbures russes.

GAZODUC VS GNL

Malgré ce contexte, la part de Gazprom sur le marché européen en 2018 a atteint un record : 201,9 Mrd m3, soit 37 % du marché Européen et 68 % des importations européennes. Quelles sont les raisons de ces niveaux ? La réponse est assez simple : aujourd’hui sur le marché européen le gaz russe est le moins cher ! Cela prouve les possibi­lités de “Gazprom” d’être le fournisseur en ultime recours pendant les périodes de pointe de la demande.

En 2019, l’exportation du gaz de “Gazprom” par gazoducs en Europe est restée élevée (199 Mrd m3), proche du record de 2018. Ce niveau a été atteint malgré l’augmentation de plus de 47 Mrd m3 des livraisons (concurrentes) de gaz naturel liquéfié (GNL) en Europe en 2019 (Figure 1).

Les statistiques sur la livraison du GNL sur les marchés européens en 2018 et 2019 sont particulièrement intéres­santes : pour la première fois de son histoire, les exportations de GNL russe sur les marchés européens ont atteint 20,5 Mrd m3 (en augmentation de 201,9 % par rapport à 2019), dépassant le volume de la livraison en Europe de GNL des États-Unis (18,3 Mrd m3, pour­tant en croissance de 396 %).

En 2019, plus de 80 % du GNL de l’usine 'Yamal LNG” de Novatek (concurrent national de Gazprom) était envoyé en Europe, y compris vers les pays clients traditionnels de Gazprom : la France (4,7 Mt), les Pays-Bas (2,8 Mt), la Grande-Bretagne (2,2 Mt) et l’Espagne (2 Mt).

Il y a de nombreuses raisons pour cela, notamment :

  • Les marchés asiatiques devaient rece­voir en priorité 86 % du gaz de 'Yamal LNG”, mais Novatek a démarré l’usine avec un an d’avance, disposant ainsi de 8 Mt 'en excédent” qui ont été envoyés en Europe.
  • Les pays de l’UE pouvaient recevoir le GNL destiné aux consommateurs asiatiques dans le cadre des contrats 'FOB” (prix 'free on board”) qui per­mettent de renvoyer le gaz sur d’autres marchés spot en fonction des prix.

Le marché de GNL est un marché glo­bal : le GNL russe de Novatek entre en Europe en concurrence avec le gaz de pipeline de Gazprom et le GNL des États-Unis. Si le GNL russe partait en Asie, l’Asie achèterait moins de GNL aux États-Unis, lequel pourrait être livré en Europe et diminuer la demande en gaz russe livré par gazoduc. En 2019 la part totale du gaz russe cumulée entre Gazprom et Novatek sur le marché de l’Union européenne a atteint 47,5 % (+0,8 % par rapport à 2018).

En 2020 la concurrence entre le GNL et le gaz par gazoduc, prioritairement le gaz russe, aura une influence majeure sur le fonctionne­ment du marché du gaz européen.

Une tendance confirmée par les statis­tiques des agences Platts et Bloomberg (Figure 2) : la livraison de GNL russe des usines Yamal LNG et Cryogaz-Visotsk pendant le premier semestre de 2019 a augmenté de 9,5 Mrd m3, c’est la plus forte croissance de tous les fournis­seurs du marché européen. La deu­xième place a été occupée par les fournisseurs américains de GNL, en croissance de 7,1 Mrd m3), ce qui est bien anticipé, compte tenu des capacités croissantes des usines de GNL aux États-Unis. Le Qatar, leader traditionnel de production de GNL, a augmenté ses propres livraisons de 5 Mrd m3.

LA QUESTION DES GAZODUCS

Le problème récurrent à suivre avec une attention particulière est celui de la réalisation des nouveaux projets de livraison du gaz russe en Europe.

Le projet “Turkish Stream”

Avec une capacité totale de 31,5 Mrd m3 il doit être composé de deux bretelles : l’une livrera du gaz aux consommateurs turcs, l’autre acheminera directement le gaz russe en Bulgarie, en Serbie et en Hongrie. Ces pays ont pris les décisions nécessaires sur le développement de leurs réseaux nationaux de transport. Gazprom participe déjà à la procédure de réservation des capacités des nou­veaux gazoducs dans ces pays, respec­tant les règles du “3e paquet énergie” de l’UE : le producteur ne peut pas être en même temps le propriétaire des capaci­tés de transport du gaz sur le territoire de l’UE. Gazprom envisage le début de la livraison du gaz en 2020 à la Bulgarie et la Serbie, et en 2021 à la Hongrie. Le 8 janvier 2020 a marqué le début de la livraison de gaz à travers Turkish Stream. Dès janvier 2020 “Turkish Stream” (première bretelle) assure la livraison du gaz en Turquie et indirec­tement plusieurs pays de l’Europe du Sud (Bulgarie, Serbie, Grèce, Macédoine du Nord).

Le projet “North Stream 2”

“North Stream” est le réseau de trans­port du gaz russe en Europe en contour­nement de l’Ukraine, via la mer Baltique, mis en service en 2012.

La réalisation du nouveau projet de Gazprom – “North Stream 2”, deux lignes de gazoduc longeant le premier existant – est devenue le “champ de bataille” réel pour Gazprom. Au cœur du débat sont placés les amendements à la législation européenne sur la libérali­sation du marché gazier de l’Europe, plus précisément les amendements au “3e paquet énergie”. Les dispositions légales de la Directive gazière concernant “North Stream-2” – dont les amen­dements sont entrés en vigueur en juillet 2019 – sont les suivantes :

  • Les amendements à la Directive gazière entrée en vigueur soumettent les gazoducs sous-marins arrivant en Europe à la législation interne de l’UE.
  • D’après cette législation, le fonction­nement du gazoduc doit être géré par un opérateur indépendant : Gazprom étant producteur du gaz, ce gazoduc doit être utilisé pour la livraison du gaz de plusieurs fournisseurs.
  • La Russie ne peut pas se conformer à au moins l’une de ces conditions, car seul Gazprom possède le droit d’exporter le gaz par gazoduc. La nouvelle réglementation n’empêche pas Gazprom de construire “North Stream-2”, mais elle peut interdire son utilisation à plein rendement.

“North Stream 2 AG”, opérateur du pro­jet “North Stream-2” fait valoir que le gazoduc doit être considéré dans le cadre de la Directive mentionnée, non pas comme un projet nouveau, mais comme un projet déjà existant, ce qui permettrait de bénéficier d’une excep­tion à la législation. D’après le manage­ment de “North Stream 2”, dans le cas contraire, l’UE ne respecterait pas le règlement de la Charte énergétique qui interdit la discrimination envers des projets particuliers pour la construction d’infrastructures.

La question clé est la possibilité de traiter “North Stream-2” comme “projet accompli”. Or en juillet 2019, sa construction n’était pas finalisée et le gazoduc n’était pas entré en exploitation.

Le 21 décembre 2019, le président des États-Unis Donald Trump a signé la loi sur le budget militaire du pays, qui comprend un article introduisant des sanctions contre les entreprises euro­péennes qui participent à la réalisation des projets “North Stream-2” et “Tur-kish Stream”.

Quelques heures avant l’entrée en vigueur des sanctions américaines contre les participants du projet, le sous-traitant suisse spécialiste de la pose du gazoduc Allseas, déclarait arrê­ter la pose du gazoduc “North Stream-2”. Il reste à Gazprom à construire la der­nière section de conduite de 160 km dans la zone économique exclusive du Danemark. Après la suspension de l’activité de la compagnie suisse Allseas, le candidat principal pour la finalisation de la construction peut devenir le poseur de tubes de Gazprom “Akade-mik Tcherski”. Ce navire possède mal­heureusement une faible vitesse de pose des tubes et ne dispose pas d’un système de positionnement dyna­mique. Compte tenu de la nécessité de recevoir de nouveau l’autorisation du Danemark, ainsi que des délais pour faire venir ce bateau sur le chantier de pose, la finalisation des travaux peut prendre encore du temps !

LA QUESTION DE L’UKRAINE

Une autre question très importante liée à l’exportation du gaz russe sur le mar­ché européen est la négociation du nou­veau contrat pour le transit du gaz russe en Europe à travers le territoire de l’Ukraine (les “délais de validité” du contrat précédent ont expiré à fin 2019). Le 31 décembre 2019, Gazprom et Naf-togaz (son homologue ukrainien) ont signé l’accord sur le transit du gaz, dont les principaux paramètres sont :

  • Les deux parties retireront les plaintes arbitrales et les plaintes judiciaires des uns contre les autres, refuseront toutes les réclamations pour les contrats de livraison et de transit du gaz passés le 19 janvier 2009.
  • Naftogaz devient l’organisateur du transit et prend tous les risques cor­respondants. Gazprom doit réserver les capacités de 225 Mrd m3 de gaz cumulées pour 5 ans. D’après l’accord, la Russie transportera à travers l’Ukraine 65 Mrd m3 en 2020, puis 40 Mrd m3/an de 2021 à 2024.
  • La livraison directe du gaz russe en Ukraine, arrêtée en novembre 2015, ne fait pas partie de l’accord juridique entre Gazprom et Naftogaz. On a seu­lement indiqué dans le contrat que “les parties examineront la possibilité de la livraison du gaz en Ukraine compte tenu du principe de calcul du prix sur la base du prix du hub européen”.

Numéro 1 mondial du gaz (extraction, traitement et transport de gaz naturel), Gazprom est une société anonyme russe dont le nom est l’acronyme de Gazovaïa Promychlennost, qui signifie “Industrie gazière” en russe.Depuis 2005, elle est aussi un acteur majeur sur le marché mondial du pétrole.

 

Les accords sur le transit du gaz sont devenus le compromis rationnel entre Kiev et Moscou dans le cadre d’un des problèmes les plus compliqués de ces dernières années. L’Ukraine gardera encore cinq ans le contrôle du transit et collectera pas moins de 7 milliards de dollars. Mais les temps du transit du gaz en grands volumes à travers l’Ukraine sont révolus.

Ne pas utiliser “North Stream-2” en 2020 ne change globalement pas les possibilités de Gazprom de livraison du gaz en contournement de l’Ukraine. La plus grande incertitude concerne l’évo-lution de la demande du gaz en Europe : d’un côté, le volume de gaz importé augmentera à cause de la diminution rapide de la production interne et des restrictions d’usage de charbon. De l’autre côté, les perspectives à long terme du gaz sont défavorables, car l’Europe a l’intention de diminuer sa consommation d’hydrocarbures. Mais la vitesse de cette transition n’est pas claire.

Dans ce contexte, les plans de Gazprom sur l’exportation du gaz, soit par gazo­ducs soit par production de GNL, ont une grande importance pour la straté­gie de livraison du gaz russe dans le futur.

IMAGINER LE FUTUR EN GNL ?

Gazprom à l’intention de développer activement la production de GNL. En 2019, 95 % de l’exportation totale du gaz était réalisée par gazoducs, et seule­ment 5 % sous forme de GNL (Sakha-lin-2 étant, depuis 2009, l’unique usine GNL de Gazprom).

En même temps, 95 % de tout le volume du gaz exporté était envoyé sur les mar­chés européens, ce qui prouve la prio­rité absolue de la stratégie d’exportation vers l’Occident dans la politique actuelle de Gazprom.

Vers 2030 cette situation doit changer considérablement. La livraison du gaz en direction de l’ouest doit diminuer jusqu’à 70 %, dont 90 % seront livrés par gazoduc et 10 % sous forme de GNL, compte tenu de la mise en exploitation de nouvelles usines : à Ust-Luga (13 Mt GNL par an) et à “Portovaya” (1,5 Mt GNL par an).

Toute l’information présentée dans cet article témoigne de la forte augmentation de l’offre de gaz sur les marchés de l’Europe alors que la croissance de la demande est très incertaine. En même temps la concur­rence devient de plus en plus dure pas seulement entre le gaz russe de gazoduc et le GNL des États-Unis, mais aussi avec le GNL russe, livré en Europe via le marché “spot”.

Aujourd’hui l’industrie russe de produc­tion de GNL est basée sur l’utilisation des technologies étrangères, ce qui augmente le coût de la production d’une façon importante. D’après les données du ministère russe de l’Ener-gie, dans les années à venir, l’industrie russe devra fabriquer jusqu’à 80 % des équipements de production de GNL par ses propres moyens et diminuer presque jusqu’à zéro sa dépendance aux technologies importées dans ce domaine. La feuille de route correspon­dante a été approuvée par le gouverne­ment de la Russie en août 2018. La Russie est donc lancée dans la construc­tion d’une base technologique puis­sante pour la production de GNL qui doit être prête vers l’année 2030.

Auteur

MARINA LASTOVSKAYA

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