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décembre 2021

[La Revue des Mines #514] Son extrême honnêteté : un trait de caractère constant

J’ai rencontré Pierre Laffitte pour la première fois en automne 1967, alors que, sous-directeur de l’École des Mines de Paris, il recevait individuellement les nouveaux ingénieurs élèves. Fin 1966, au cours d’un déjeuner organisé chez le directeur des études de l’École Polytechnique Raymond Chéradame, le Directeur des Mines Claude Daunesse, et le directeur de l’École des Mines Raymond Fischesser, m’avaient promis que si j’optais pour le corps des Mines, on m’y laisserait m’engager dans la recherche en aéronautique et astronautique.

Promesse verbale de fin de repas à laquelle j’avais ajouté foi. Lors de notre entretien, je rappelai cette promesse à Pierre Laffitte. Il me demanda de reprendre rendez-vous avec lui pour le lendemain. Et le lendemain, “dites-moi où vous voulez qu’on vous détache”, et il me donnait des contacts à l’Onera, au CNES, et aussi celui de Pierre Faurre auprès de qui je suis finalement allé travailler. S’engager dans une carrière de recherche au lieu du service ordinaire n’était pas bien vu au corps à l’époque. L’extrême honnêteté de cette réponse sans négociation ni procrastination m’a impressionné. J’ai appris ensuite que c’était un trait de caractère constant de Pierre Laffitte.

Initiée en 1969 par Pierre Laffitte, la technopole de Sophia Antipolis est née autour d’une idée forte : la “fertilisation croisée” entre chercheurs, enseignants et industriels. Déjà, la protection de la nature est sujet important. - DR

Pierre Laffitte sur le TechPark de Malaga en 2014, pour l’inauguration d’une rue qui porte son nom. Il est l’un des fondateurs de l’ISAP
(International association of Science Parks and Business Incubator). - DR

C’est à Pierre Laffitte aussi qu’on a dû le changement de politique du corps dans la gestion de carrière des chercheurs. Jadis ils tombaient dans l’oubliette de la première classe à la date à laquelle leurs camarades de promotion passaient directement ingénieurs en chef. J’ai fait partie de ceux qui ont été un jour retirés de l’oubliette et promus ingénieurs en chef. Au départ de Pierre Faurre, Pierre Laffitte m’a nommé à 28 ans directeur du Centre d’Automatique, plus tard fusionné avec le Centre d’Informatique. J’ai alors pu mesurer la confiance, et l’autonomie presque excessive qu’il accordait à ses collaborateurs. Puis j’ai vécu à la fin des années 70 les manoeuvres nées du projet de décentralisation de l’Iria, dont j’étais conseiller scientifique à Sophia Antipolis, sans doute sous l’impulsion de Pierre Laffitte et dans lesquelles il se trouvait engagé.
Sur les conseils de Pierre Faurre et de Jacques-Louis Lions, j’avais été sollicité par la direction de l’Iria pour diriger un éventuel centre à Sophia Antipolis. C’est ainsi que je conseillais les deux parties de cette négociation, deux géants : Jacques- Louis Lions pour l’Iria et Pierre Laffitte pour Sophia Antipolis. Chacun n’avait de considération que pour l’intérêt général. Deux grands serviteurs de l’État. Puis, jeune responsable de l’Inria — nouveau nom de l’Iria — à Sophia Antipolis, j’ai bénéficié de l’appui de Pierre Laffitte dans toutes mes démarches, y compris une qui m’a opposé, provisoirement, à… Savalor, sa structure de valorisation de Sophia Antipolis ! Et j’ai pu mesurer l’utilité de ce soutien, le savoir-faire de Pierre Laffitte dans les rapports avec les administrations et les autorités locales.

Membre du conseil d’administration de l’association des amis de la Fondation Sophia Antipolis, ma collaboration heureuse avec Pierre Laffitte a été permanente sous des formes très variées. Elle a pris un tour nouveau à la fin des années 2010 quand les autorités locales ont privé Pierre Laffitte de tout moyen, jusqu’à lui ravir la présidence de la Fondation Sophia Antipolis. Je préfère ne pas m’attarder sur la façon détestable dont tout cela s’est passé. Il ne lui restait que l’association des Amis de (la Fondation) Sophia Antipolis, et sa volonté toujours intacte de faire avancer les choses, de promouvoir la fertilisation croisée, et son imagination toujours en mouvement pour la mobilisation des savoirs et des techniques au profit du projet ZEN50 (Zéro Émissions Net en 2050). C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés autour de lui, avec un petit nombre de ses amis fidèles, pour continuer son infatigable action. J’ai endossé le rôle de trésorier de l’association, dont le fidèle de toujours, François-Xavier Boucand, a pris la fonction de secrétaire. L’énergie de Pierre Laffitte était intacte, décuplée par un clair sentiment d’urgence. Il m’avait encore appelé au téléphone quelques jours avant son décès (à propos de ses mémoires qu’il rédigeait), et les amis qui ont pu le visiter à l’hôpital dans les derniers jours témoignent du souci qu’il avait gardé de faire avancer ses projets. Nous avons eu le privilège d’approcher un grand homme.

 

Par PIERRE BERNHARD (CM67), mathématicien, directeur de recherche émérite, Inria-Sophia Antipolis.

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