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décembre 2021

[La Revue des Mines #514] Éloge de la transgression : Histoire de la création du site de l’École des Mines à Fontainebleau (1967)

Dès son arrivée en 1963 comme sous-directeur de l’École, Pierre Laffitte a su faire partager sa vision : installer à l’École une activité de recherche d’un type nouveau qu’il a appelée “recherche orientée”. Intermédiaire entre la recherche fondamentale telle qu’elle se pratiquait en Université et au CNRS et la recherche appliquée telle qu’elle se pratiquait en industrie, il s’agissait de choisir des thèmes de recherche par des possibilités de retombées pratiques espérées par les industriels. Cette approche originale supposait en particulier que les actions de recherche orientée soient conduites dans un cadre contractuel avec les industriels.
Or l’École, service extérieur de la Direction des Mines du ministère de l’Industrie, n’avait pas de personnalité juridique et ne pouvait donc pas passer de contrat. Enfin, et ce n’est pas la moindre des choses, le scepticisme des autorités, voire leur hostilité à cette vision, ne manquait pas. La seule façon d’avancer était de “prouver la marche en marchant” : Pierre Laffitte a donc imaginé et créé l’association de recherche Armines, qui contractait pour le compte de l’École avec les entreprises et qui pouvait recruter du personnel. Très vite, le 60 boulevard Saint-Michel s’est révélé trop étroit. Les extensions de l’École à Paris étaient impossibles et il a fallu chercher des implantations possibles, comme les locaux de la SNECMA à Corbeil.

Inauguration du site de Fontainebleau en 1969 - DR

Or, en 1966, de Gaulle a fait sortir la France de l’OTAN. La ville de Fontainebleau était durement touchée par les départs nombreux qui ont suivi cette décision. De plus, le lycée François Couperin venait d’être reconstruit en forêt, laissant au coeur de la ville un site magnifique autour d’un bâtiment du XVIIIe siècle, que la municipalité a accepté de louer à l’École. Les deux laboratoires les plus récents de l’École, mécanique des roches et centre de calcul furent les premiers à s’installer à Fontainebleau, sur l’ancien site du lycée François Couperin. Mais les locaux ne permettaient pas, en l’état, d’accueillir une halle pour la mécanique des roches ni une salle climatisée pour le centre de calcul. Il a donc fallu construire des “enveloppes” techniques, sous la forme “officielle” de baraques de chantier, car il n’était pas possible d’obtenir un permis de construire pour un établissement de l’École… qui n’existait pas.
La situation ne pouvait évidemment pas durer et Pierre Laffitte a décidé de faire inaugurer l’établissement par le ministre de l’Industrie en personne. Ce qui fut fait. Mais peu de temps après, le ministre était remplacé avant que l’inauguration ne soit enregistrée. Qu’à cela ne tienne, Pierre Laffitte a organisé une deuxième inauguration avec le nouveau ministre. L’École des Mines à Fontainebleau existait enfin !

Le projet de Pierre Laffitte pour le site de Fontainebleau était de créer un ensemble cohérent de centres de recherche, autour des mathématiques appliquées et des sciences de la terre. L’extension de l’École à Fontainebleau était logique. Or il y avait, en face du premier site un ensemble imposant de bâtiments, le quartier Boufflers, qui abritait encore un tailleur et un bottier militaires. Ces bâtiments ont servi de base arrière pour les CRS pendant les mois de mai et juin 1968. L’acquisition de ces bâtiments pour l’École, qui allait de soi quelques mois plus tôt, a été fortement contestée, jusqu’au sommet de l’État. Il a fallu à Pierre Laffitte toute sa patience, sa science du contournement d’obstacles et sa force de conviction pour arracher enfin la décision.
Cette nouvelle “aventure” a certainement été une expérience clé pour sa création de Sophia Antipolis, devenue rapidement un modèle des pôles d’excellence et de dynamisme, d’influence internationale.

Pour conclure, citons Pierre Laffitte dans son discours le 24 octobre1984, à l’occasion de son départ comme Directeur de l’École des Mines de Paris : “[…] Je me souviens du temps, où à l’intérieur comme à l’extérieur de l’École, on m’accusait et on accusait l’École de privilégie le développement des Centres. “L’École des Mines a pour mission de former des ingénieurs, il ne faut pas suivre le mauvais exemple des Universités qui ne pensent qu’à la recherche” … Cela se disait encore il y a moins de dix ans. Aujourd’hui, presque tout le monde admet qu’il est indispensable de lier enseignement et recherche, et l’École des Mines, loin d’être critiquée, est citée en exemple. Il n’existe pas de recette, mais je pense que l’on peut parler d’ingrédients, tels qu’enthousiasme, disponibilité, imagination. Une certaine fraîcheur proche de la naïveté peut aider, car elle est contraire de mesquinerie. [...] L’avenir est à ceux qui osent et réalisent. Il nous est donc ouvert. 

Par MANUEL BLOCH (P61), professeur de l’École des Mines Paris et créateur du Centre de calcul.

Auteur

Depuis ma retraite :
Conseil en management de projets d'innovation
Formation musicale : direction d'orchestre (conservatoire de Fresnes, Schola Cantorum de Paris)
Animation de l'association "MUSIQUE À PORTÉE"
2008 : Fondation de l'association "Musique à Portée" reconnue d'intérêt général.
2008 : Création de l'orchestre "Musiciens du Monde" au sein de "Musique à Portée"
2008 - actuel : Concerts symphoniques, animations musicales en écoles primaires et instituts de formation pour handicapés.

Conférences sur la conduite de projets d'innovation et séminaires "conduite de projet et direction d'orchestre et réalité d'une synergie".

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