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mai 2021

[La Revue des Mines #512] LES MINEURS ANGLAIS EN TEMPS DE BREXIT ET DE COVID-19

Le groupe UK se relance ! C’est l’occasion de regarder, dans la double problématique du moment – Brexit et Covid-19 – quelle est la réalité que vivent les alumni locaux sur le terrain : retour sur les premiers webinars.


INTERMINES UK, LE RETOUR

Nous sommes 700 alumni au Royaume-Uni, installés de longue date avec une riche expérience locale (voire la double nationalité) ou arrivés récemment. La population est plutôt concentrée sur les promotions 1990 à 2010, et plus féminine que la moyenne des anciens.

Un large contingent se trouve à Londres. Les domaines professionnels sont variés, reflet du dynamisme du marché anglais. Banque et finance sont bien représentées, sans oublier les secteurs énergies fossiles et renouvelables, automobile et transports, high-tech et informatique, conseil, e-commerce et grande distribution, éducation et recherche…
Capitalisant sur les initiatives passées des anciens, nous relançons le groupe local Intermines “UK & Ireland”, avec trois objectifs principaux :

  • Fédérer et soutenir les anciens y vivant et/ou travaillant, ou ceux intéressés par les opportunités locales ;
  • Développer la visibilité des Écoles des Mines dans notre zone, et contribuer à nos communautés locales ;
  • Offrir une porte d’entrée régionale aux entités des trois Écoles.

Dans le contexte actuel de pandémie, avec ses fermetures économiques comme ses limitations sociales, certains d’entre nous ont fait remonter le besoin de nous réunir de nouveau, même virtuellement en webinar ou via les réseaux sociaux, et d’échanger pour plus de valeur ajoutée et d’entraide. Deux webinars d’accueil ont déjà eu lieu avec une large participation, le groupe WhatsApp s’anime, et la participation à distance aux webinars d’autres Clubs et Groupes est toujours plébiscitée. Nous nous préparons même à un retour progressif aux événements en présentiel. Et nous réintégrons en tant que groupe les réseaux français et cercles économiques, via l’Ambassade et ses entités, les Chambres de Commerce et Groupements Professionnels, les associations locales d’autres Grandes Écoles et Universités.

Dans la double problématique du moment, Brexit et Covid-19, quelle est la réalité du terrain que vivent les alumni locaux ? Nous en avons débattu.

BREXIT UN JOUR, BREXIT TOUJOURS

L’Accord de Commerce et de Coopération entre le Royaume-Uni (RU) et l’Union européenne (UE) actant du retrait effectif en créant un nouveau partenariat privilégié (commercial, policier et judiciaire, sécurité sociale, transports…) a évité in extremis un “No-Deal”. Le vrai Brexit en quelque sorte, quatre ans et demi après le référendum de juin 2016 et une longue période de transition. Quelques semaines plus tard, l’UE formalisait déjà une mise en demeure du Royaume-Uni pour violation de ses obligations réglementaires, sur la difficile question des contrôles à la frontière irlandaise et au sein même du Royaume-Uni en mer d’Irlande. Qui pensait encore que solder les 48 années du Royaume-Uni comme état membre de l’UE se ferait sans accroc et rapidement ?

Malgré les conjectures depuis plus de quatre ans, il est encore tôt pour mesurer totalement les conséquences du Brexit sur le terrain. L’Accord bilatéral est un accord-cadre vivant, non un résultat final, et certaines négociations de mise en oeuvre ou de sous-accords sont toujours ouvertes (et non des moindres, comme sur les services financiers). C’est donc périodiquement et sur la durée (en années, voire en décennies) qu’il faudra en analyser les conséquences. Quelques observations cependant à ce stade :

  • Le Brexit a des conséquences directes et concrètes pour les entreprises : logistique, réglementaire, mobilité, douanes, certification et propriété intellectuelle, fiscalité et change…
  • Les médias des deux côtés de la Manche relaient les couacs des premières semaines : impréparation des exportateurs (notamment PME), pénible mise en place des formalités douanières, kilomètres d’embouteillage de fret au passage du Tunnel, ras-le-bol des pêcheurs français comme écossais, rupture de stock chez Marks&Spencer à Paris… Le temps d’adaptation des entreprises s’étalera encore sur plusieurs mois, surtout quand les souplesses de contrôle permises par le démarrage et la sous-activité actuelle liée à la Covid ne seront plus d’actualité.
  • Le marché local anglais n’en est pas moins attirant. Il privilégiera probablement plus de circuits logistiques courts. À terme, le commerce bilatéral deviendra plus compliqué et réglementé qu’avant le Brexit. Certaines entreprises européennes émettent des doutes sur la compétitivité de leur offre à l’export anglais, et les consommateurs locaux notent déjà une hausse des prix à l’importation, au vu des nouvelles procédures douanières et des surcoûts afférents – même sans droit de douane, un point fondamental de l’Accord. De son côté, le réexport vers l’UE à partir du Royaume-Uni baissera, ayant perdu ses avantages en coût et en délai de livraison, même s’il reste une opportunité collatérale pour l’Europe.
  • L’enjeu du marché anglais est de taille pour l’UE, partenaire clé historiquement en excédent commercial. Bien que sans recul, dans un contexte de sous-activité avec la crise du Covid et d’un surstockage fin 2020, les premiers chiffres des échanges interpellent : UE vers RU -20%, RU vers UE -47 % (pour la période janvier / février 2021). L’impact économique à venir du Brexit pourrait-il être pire que celui, déjà exceptionnel, de la pandémie ? De fait, le Brexit fut un choix politique de souveraineté prévalant sur le choix économique d’accès aux marchés.

Les étrangers sur place, dont les Français, ont anticipé l’impact du Brexit et certains sont partis. Les écoles françaises de Londres n’ont plus de liste d’attente. Elles organisent des “Portes Ouvertes” pour attirer plus d’Anglais ou d’internationaux. La libre circulation des personnes n’est plus applicable, les contrôles aux frontières sont rétablis. Un Européen est dorénavant considéré comme toute nationalité du monde. Historiquement l’un des points forts de la société multiculturelle britannique, l’accès aux talents et professionnels qualifiés mondiaux est devenu un enjeu clé. Le nouveau régime migratoire à points ferme des possibilités d’études et de travail notamment pour les jeunes : échanges universitaires, stages, VIE, personnel au pair, restauration, emplois peu qualifiés… Des résidents sont aussi partis pour éviter le confinement anglais dû à la pandémie, profitant du recours au travail à distance longue durée. Il n’est pas certain qu’ils retraverseront
la Manche, le Brexit étant désormais effectif.

De son côté, la City de Londres voit son activité écornée. Pour la première fois, la Bourse d’Amsterdam a connu en février un plus fort volume d’échanges que Londres. Des services financiers et certaines équipes doivent être relocalisés ou dédoublés sur le continent, pour continuer à bénéficier du passeport financier européen et de l’accès aux 27. Paris apparaît comme le relatif gagnant européen. Mais ce n’est sans doute qu’un épiphénomène. D’après les anciens, la place de la City comme centre financier majeur au niveau mondial n’est toutefois pas menacée. Les attentes sur 2021 sont d’ailleurs fortes.

À COURT TERME, LE COVID-19 EST PIRE QUE LE BREXIT

Dans la période actuelle, les énormes difficultés économiques liées au Covid cachent probablement certaines des difficultés liées au Brexit. Le Covid a mis la vie sociale et l’économie à l’arrêt en Angleterre, probablement plus qu’en France. Même si l’économie anglaise semble avoir mieux encaissé le choc pendant la deuxième vague, des secteurs entiers sont toujours sinistrés ou sous perfusion.

Pour les Mineurs fondateurs de startup ou de PME, il a fallu déjà survivre durant un an. Les trésoreries ont été largement affectées par la crise. Les aides publiques anglaises ne sont pas légion, notamment en amorçage, contrairement à ce que la BPI a pu faire en France.

Pourtant, la transformation digitale ou la Tech sortent globalement gagnantes de la crise. Avant le Covid, le marché britannique (67 millions de consommateurs sur seulement 240 000 km2) était déjà l’un des premiers mondiaux pour Internet, les services sur mobile, l’e-commerce, les paiements digitaux en magasin, la logistique du dernier kilomètre, la mobilité urbaine… La fermeture de la distribution de détail, de la restauration et du tourisme a forcé la transformation digitale, et l’a accélérée en B2C comme en B2B. Les cycles de vente s’en sont trouvés raccourcis. Les secteurs de la télésanté, du e-learning, du “Future of Work” (pardon pour l’anglicisme) … sont devenus critiques dans le monde post-Covid.

Les Mineurs de grandes entreprises relatent la difficulté de lancer des projets importants tout en virtuel. Même si la plupart des entreprises du Royaume-Uni n’envisagent plus 100 % de présentiel dans le futur, le large recours au télétravail depuis 1 an pèse sur les équipes, leur engagement et leur fatigue psychique, comme ailleurs dans le monde. Les drastiques limitations sociales britanniques ont mis à mal le relationnel informel entre collègues, ces nécessaires et agréables moments “machine à café” ou “pub anglais”. Collectivement, il a fallu faire le dos rond et se réinventer.

Comme ailleurs, l’immobilier des centres-villes pourrait être affecté dans la durée : logement, bureaux, commerce de détail, restauration, hôtellerie… d’autant que les prix pratiqués sont élevés, même si les loyers ont chuté de 15 % dans la capitale. Le plus dur reste la gestion de l’incertitude, encore grande… Quid d’une possible troisième vague à l’automne/ hiver 2021-2022 ? À quoi ressemblera le Royaume- Uni post-Brexit et le monde en général post-Covid ? Quoique dorénavant pays tiers pour l’UE, au projet politique encore flou, largement touché par la pandémie, le Royaume-Uni reste un fleuron de l’économie mondiale. Il veut garder sa place géostratégique et rester un acteur majeur de la scène culturelle. Sa société mérite notre intérêt.

MATTHIEU RUATTI (P00, HEC-Entrepreneurs), Investisseur en Capital-Risque Technologique, Conseiller du Commerce extérieur français matthieu.ruatti@mines-paris.org 
ALEXIS CHAROLAIS (N10, Wharton), Consultant en Stratégie et Business Angel – alexis.charolais@mines-nancy.org 

Auteurs

Président-Fondateur Intermines Middle East
Matthieu vit au Moyen-Orient depuis 2011, et travaille avec plusieurs startups et PME technologiques occidentales, pour les aider à s’implanter et à se développer au Moyen-Orient. Parallèlement, il conseille des PME régio- nales dans la gestion de leur croissance et leurs levées de fonds. Avant cela, il a travaillé une douzaine d’années dans le Groupe Essilor, sur des problématiques internationales d’investissement et de lancement d’innova- tions de rupture, en marketing et ventes, puis à la direction de filiales. Matthieu est aussi l’initiateur d’Intermines Middle East. Voir l'autre publication de l'auteur

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