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mars 2009

Interview de Stéphane de Gélis (E96) Un expatrié dans une usine chinoise

Nous sommes allés à la rencontre de Stéphane de Gélis, expertfabrication à l’usine Dongfeng Peugeot Citroën de Wuhan, pour qu’il nous fasse part de son expérience acquise dans le domaine de la production en terre chinoise.

Interview d’une expatriation réussie en pays émergent.

Bonjour Stéphane, peux-tu d’abord nous présenter un peu ton parcours ?

Je travaille depuis dix ans chez PSA, et j’ai notamment eu l’occasion de travailler au Brésil, en France, en Slovaquie et en Chine. Un par­cours très international en quelque sorte ! Plus précisément :

J’ai eu l’opportunité de démarrer par une coopé­ration au Brésil sur un projet de création d’usine. Ensuite, j’ai passé un peu moins de trois ans dans l’usine d’Aulnay pour apprendre, connaître le monde de la fabrication automobile et me for­mer au management PSA.

Puis, comme l’usine du Brésil était le dernier lancement industriel d’usine terminale, j’ai eu l’opportunité de participer à une deuxième création d’usine en Slovaquie cette fois-ci. Pendant trois ans, je me suis occupé du lancement qualité et fabrication de l’atelier peinture.

Depuis un peu plus d’un an, je suis expert fabrication de l’usine montage de Wuhan. Nous sommes seulement quatre Français dans une usine complètement chinoise : deux experts fabrication, le directeur qualité et le directeur de l’usine.

Quel est le rôle d’un expert fabrication dans une structure chinoise ?

Mon rôle, en plus du quotidien de l’usine, est de travailler sur les modes de fonctionnement. Nous avons déployé chez PSA le SPP (système de production PSA) basé sur les meilleures pratiques du moment dans le groupe. Mon rôle est de suivre ses évolutions et de regarder comment on peut les mettre en pratique. Le système de fabrication en Chine est plus manuel, et donc il est aussi en général plus simple. Une erreur serait de vouloir faire systématique­ment du copier-coller, c’est pourquoi nous cherchons à adapter ces meilleures pratiques au contexte chinois. Par exemple, à partir d’une bonne pratique PSA, nous avons déployé récemment la démarche d’amélioration Hoshin en utilisant un mode chantier avec un groupe de travail issu du terrain. L’avantage de cette méthode « terrain » est :

  • de regrouper les bonnes idées des personnes qui font les opérations tous les jours,
  • de se donner un objectif et un délai, d’accélérer l’amélioration en mobilisant un maximum d’acteurs.

L’expérience chinoise permet-elle également d’enrichir les best-practices ?

Oui, il y a effectivement certaines bonnes idées basées sur cette simplicité ou cette recherche d’économie qu’on peut facilement reprendre en France. Cette recherche d’économie est à mon sens liée indirectement au coût de la main d’œuvre. En effet, le rapport entre la matière première et la main d’œuvre n’est pas le même qu’en France. Il y a ici une recherche obsessionnelle de réduction d’investissement et de solutions moins chères. Par exemple, nous réutilisons facilement la matière des meubles en bambou qui servent aux bords de ligne. Une organisation très simple a été mise en place pour récupérer un ancien meuble, en faire un nouveau... dans le seul but de faire des économies.

La différence de culture est-elle un handicap ?

Il faut faire de nos différences un avantage. Être différent, c’est souvent avoir deux solutions à un problème donné. On peut donc profiter au maximum de cette différence et chercher un compromis, sans oublier de prendre en compte le contexte chinois. La solution retenue sera bien souvent un juste milieu. De plus, il faut toujours garder à l’esprit que nous sommes accueillis dans un pays. On ne peut rien faire sans adhérer au mode de fonctionnement, sans essayer de comprendre la culture, sans partager le raison­nement de nos interlocuteurs. Il n’y a généralement pas de mauvaise réponse à un sujet, il y a souvent des problèmes mal posés ou mal expliqués. Il faut donc partager et échan­ger nos idées pour qu’ensemble, on puisse adhérer à une solution commune.

Comment t’y prends-tu pour partager ces idées ?

Nous devons former l’ensemble de la ligne hiérarchique. Lorsqu’on est sur le terrain au milieu d’une équipe 100% chinoise, mon rôle d’expertise n’est pas d’apporter des méthodes ou d’imposer une solution, mais de proposer des solutions, de partager des idées qui fonctionnent dans un contexte donné et par rapport à un résultat visé.

 
Ensuite, nous devons ensemble avec mes collègues chinois les adapter à un mode de management et une façon de penser. Je pense sincèrement que c’est la seule façon pour que notre usine chinoise adopte de manière pérenne ces solutions, ces choix et ces modes de management.

Peux-tu nous donner un exemple ?

Une des grandes différences entre Européens et Chinois, c’est l’implication très forte du gouvernement et du PCC (Parti Communiste Chinois) dans l’industrie. Le PCC est présent dans l’usine mais aussi dans toutes les entités de la JV.

Nous avons traité cette année l’ergonomie des postes de travail. En Chine, il n’y a pas de médecin du travail et aucune sensibilisation n’était faite jusque-là. À partir des présentations qui étaient faites sur nos sites en Europe, je suis allé expliquer au PCC les avantages à traiter l’amélioration des conditions de travail en mettant en avant l’amélioration en qualité et en sécurité que cela allait générer. Ensuite, une fois que le PCC a adhéré à cette idée, ils ont réalisé des films publicitaires, des campagnes de « propa­gande », tout cela en moins d’une semaine !

Grâce à ce levier supplémentaire qu’est le PCC, nous sommes allés beaucoup plus vite avec des résultats dès la mise en application. Aujourd’hui, l’ergonomie est intégrée dans nos modes de fonctionnement et nos améliorations au même titre que la sécurité. Cet exemple montre qu’il faut utiliser en Chine toutes les possibilités existantes et utiliser nos différences pour accélérer, modifier nos idées reçues et nous améliorer.

Dernière question, pour ceux qui souhaiteraient réaliser un tel parcours : quels conseils donnerais-tu pour réussir une expa­triation ?

Une expatriation doit d’abord passer par une compréhen­sion du pays. Chaque pays présente ses avantages et ses inconvénients. Il ne faut surtout pas chercher à comparer mais chercher à comprendre et à s’adapter au pays. Il y a un véritable enrichissement personnel qui viendra de cette recherche.●

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