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octobre 2019

IL N’Y A PAS D’ÂGE POUR FAIRE CARRIÈRE EN START-UP QUAND ON EST MINEUR !

si certains voient dans les start-up des perspectives uniquement financières, j'y vois surtout une formidable opportunité professionnelle, une possibilité d'étape dans la carrière, que l'on peut faire à n'importe quelle phase de sa vie. Témoignages.


Depuis le début de ma carrière en 1997, j’ai connu deux vagues “start-up”. La première entre 1997 et 2001, s’est déroulée au sein de la société Umanis, une start-up de l’informatique décisionnelle passée de 50 à 1 000 colla­borateurs en 4 ans. La seconde de 2010 à aujourd’hui, en tant que DG de SNCF Développement, où j’ai incubé, accompagné, accéléré, financé ou administré plus de 200 start-up.

Aujourd’hui entrepreneur, j’accompagne de nombreuses start-up en inventant de nouveaux services BtoB pour accélérer leur développement.

Selon ma définition, une start-up est une jeune société, dont la maîtrise de nouvelles technologies rend son potentiel attractif et lui ouvre d’excitantes mais incer­taines perspectives. La start-up, comme son nom l’indique, présente deux phases :

  • Start : une équipe réduite qui construit le projet, le modèle et le socle technologie
  • Up : une croissance très rapide, commercialisation, déploiement et embauche de nombreux salariés

Le socle des compétences techniques d’un ingénieur civil des Mines (en informatique certes, mais aussi en robo­tique, excellence opérationnelle, nouveaux matériaux, environnement...), associé à la vision 360° d’un diplôme généraliste, constituent des ressources précieuses pour des jeunes sociétés innovantes à potentiel.

On peut créer ou investir dans une start-up à n’importe quel âge, c’est une question de moyens et d’appétence au risque. Mais on peut aussi s’y épanouir professionnel­lement et y développer de nouvelles compétences, de 17 à 77 ans en tant que salarié, associé, administrateur, repreneur ou retraité et en “nouvelle carrière”.

Avec plusieurs milliers de nouvelles sociétés technolo­giques créées en France depuis 10 ans, avec le foisonne­ment mondial de nouveaux acteurs numériques, digitaux et d’usines 4.0, les opportunités ne manquent pas, soit pour démarrer sa carrière d’ingénieur, soit pour faire rebondir sa carrière d’ingénieur en start-up. Cependant, étudions de près les conditions de succès.

LES SOFT SKILLS ATTENDUES

Benoît Vanazzi, mon associé dans Start-up leader, et ancien DRH de société industrielle, fait le constat que l’ingénieur startupper n’a plus grand-chose en commun avec son “ancêtre” le Directeur d’usine.

Jusque dans les années 1990 – 2000, l’une des voies royales pour les jeunes ingénieurs consistait à devenir directeur d’usine d’une grande entreprise industrielle.

Aujourd’hui, intégrer une start-up technologique est devenu le nouveau Graal pour toute une génération de diplômés. À vite y regarder, le béotien affirmera qu’un ingénieur reste un ingénieur... Si les fondamentaux de la formation demeurent, les soft skills attendues dans un cas ou dans l’autre sont très différentes, du fait de contraintes diamétralement opposées de l’environnement.

Le directeur d’usine a vocation à assurer la reproduction à l’identique d’une pièce ou d’un système à un niveau de qualité, coût et délai strictement prédéfinis grâce à des hypothèses stables. L’ingénieur startupper, en fonction de son rôle exact, devra apporter méthodologie et rigueur à une démarche de production ou de vente dans un envi­ronnement hautement évolutif.

De manière schématique, il est possible de comparer les comportements clés : Cf. tableau ci-dessous.

Ces 2 profils, dans leur version la plus pure, correspondent à des personnalités diamétralement opposées. Dans la réalité, les portraits tracés par l’évaluation sont nuancés : juger de l’adaptation d’une personnalité à un poste prend en compte le positionnement pour chaque trait compor­temental observé, mais aussi la capacité d’adaptation probable.

En effet, adapter ses comportements afin de faire face à ses contraintes professionnelles de manière plus efficace est possible. Les ingrédients de la réussite sont le niveau de conscience de soi et la volonté de s’ouvrir à un travail de développement personnel.

L’analyse de mon partenaire montre que, fondamentale­ment, les qualités premières de l’ingénieur des années 70 à 90 ne sont pas celles requises dans les nouveaux for­mats d’entreprise que sont les start-up : faire une seconde partie de carrière en start-up ne s’improvise pas !

FAIRE UN COMPLÉMENT DE FORMATION ?

François Goulette (P89), enseignant-chercheur à MINES ParisTech et fondateur de start-up, partage son expé­rience :

Je suis co-fondateur et vice-président de Terra3D, une spin-off de la recherche que je mène depuis plus de 15 ans à MINES ParisTech. Je souhaitais créer une start-up issue de la recherche depuis de nombreuses années, mais j’attendais de trouver un profil complémentaire avec qui m’associer. C’est au cours d’un projet de recherche que j’ai fait la connaissance de Jacques, chef d’entreprise expérimenté avec qui j’avais plusieurs points de conver­gences.

Jacques est le président de Terra3D, et nous avons éga­lement associé d’autres chercheurs des laboratoires d’origine, ainsi que Transvalor – qui représente “moralement” MINES ParisTech / ARMINES. Je ne suis pas à temps plein dans Terra3D, j’y exerce une activité de conseil scienti­fique à temps partiel en conservant mon activité d’enseignant-chercheur aux Mines.

En devenant entrepreneur, j’ai considérablement élargi la vision de mon travail et enrichi le contenu de ma recherche et de mes cours. J’ai décentré mon point de vue sur de nombreux sujets et envisagé d’explorer des domaines que je n’imaginais pas auparavant. Terra3D a par exemple eu une activité importante sur le monitoring de réseau ferroviaire et de réseau électrique aérien utili­sant l’imagerie 3D... des domaines (et des contacts) que je ne touchais absolument pas auparavant, mais qui sont venus vers nous en considérant la question de l’utilité économique de notre technologie.

Je me suis certes compliqué la vie, ajouté du travail et des tâches pas toujours amusantes à faire. J’ai découvert l’in-quiétude de la trésorerie d’entreprise (même si je ne suis pas directement gestionnaire). La vie de créateur de start-up est stimulante mais l’ascenseur émotionnel s’accélère par rapport à la vie de chercheur !

J’ai suivi une formation spécifique pour les créateurs de start-up, le programme Challenge+ d’HEC Paris. J’ai apprécié de retrouver les bancs de l’école... mais de com­merce ! Je pensais savoir un certain nombre de choses parce que je connaissais les noms des concepts, mais c’est une culture très différente de la culture d’ingénieur, et j’ai trouvé utile là encore de sortir de ma zone de confiance et de mon territoire de connaissances. Se poser

la question de vendre (quoi ? à qui ? comment ?), lire de façon concrète des bilans, se projeter dans des perspec­tives de croissance, construire un discours d’entrepreneur, ce n’est pas inné et ce n’est pas dans la culture d’ingénieur classique.

Le parcours de François nous montre qu’une formation complémentaire à celle d’ingénieur peut être nécessaire pour venir enrichir ses compétences. Afin de devenir administrateur, j’ai moi-même en milieu de carrière suivi le certificat administrateur de société Ifa – Sciences Po.

UN NOUVEL ÉTAT D’ESPRIT

Alex Corthay est chercheur et doctorant en manage­ment à l’École des Ponts. Il dirige également deux struc­tures : l’une qui propose de la recherche appliquée, l’autre qui propose du conseil sur le management à l’ère numé­rique. Pour lui, rejoindre une start-up, c’est avant tout un nouvel état d’esprit.

Être startupper conduit à devenir plus humain : la vie devient une aventure où l’essentiel ne se maitrise pas. C’est la capacité de réaction et d’adaptation qui est la clé. Cet état d’esprit heurte frontalement une valeur socle de l’ingénieur : le contrôle, la maîtrise. L’ingénieur, homme de process, cherche à maîtriser et à contrôler les risques. Ce paradigme ne doit pas être transposé brutalement au sein d’une start-up au risque de la scléroser. La peur de l’erreur, l’obsession de la mesure et l’aversion au risque sont trois composantes importantes de la culture scolaire des ingénieurs : elles doivent être jugulées dans un contexte de start-up. Il faut à l’inverse développer sa curiosité, sa capacité d’exploration... et ne plus être celui qui a les bonnes réponses mais celui qui a les bonnes questions ! Se mettre à la place du client, développer son écoute, son engagement et son humilité vont permettre à l’ingénieur de déployer de nouveaux talents. Il faut retrouver son regard d’enfant et retrouver du sens. À ces conditions, un ingénieur senior peut apporter énormé­ment de valeur à une jeune société en développement. Et n’oublions pas que le premier critère des investisseurs, c’est la qualité de l’équipe. Alors un ingénieur créateur de valeur en start-up ça peut rapporter gros !

UN NOUVEAU RAPPORT AU TEMPS

Le colonel Olivier Langou (E.93), directeur de projet informatique à la Direction Générale de la Gendarmerie Nationale, est le monsieur “Gendarme 4.0” : son équipe développe de nouveaux services dédiés aux gendarmes sur le terrain. Il collabore avec de nombreuses start-up.

Dans ce défi de transformation technologique, mais aussi managériale, de nouveaux services aux citoyens sont à inventer, tout en imaginant de nouveaux modèles éco­nomiques. Il y a un nouveau rapport au temps. Face aux temps longs de nos organisations, les start-up sont dans un modèle de temps court, moins industriel et plus agile. Afin de faciliter la relation entre les start-up et notre orga­nisation, des Mineurs seniors en start-up pourraient être le maillon qui permet une accélération de la maturation. Comme la carrière d’un officier de gendarmerie peut s’arrêter relativement tôt (25 ans de service), il est possible d’envisager une nouvelle carrière, notamment en start-up. Une dizaine d’officiers sont déjà accompagnés par des programmes en lien avec HEC Paris. En combinant com­pétences d’ingénieurs, connaissance du terrain et expé­rience professionnelle, une deuxième partie de carrière en start-up peut tout à fait être envisageable : la richesse du profil pouvant vraiment apporter de la valeur.

DE SURHOMME... À HOMME-ORCHESTRE

Emmanuel Pinto (P89) a repris il y a quelques années une entreprise industrielle. Avec de nombreuses sociétés technologiques créées, il y aura mécaniquement de nom­breuses opportunités de reprises. Son éclairage :

La reprise de société c’est le désir de devenir son propre patron, de redémarrer ou développer un projet industriel. Mais c’est aussi un nouveau rapport aux autres. On se baigne là où l’eau est plus fraîche... mais seul. C’est la perte d’un statut social, c’est passer de surhomme qui a tout réussi dans la grosse boîte, à homme-orchestre !

C’est la solitude face à l’Urssaf, aux impôts, aux créanciers, mais aussi face à ses clients et à ses salariés. C’est la course au cash perpétuelle. Si le monde des start-up est très “glamour”, la réalité du chef d’entreprise au quotidien est un challenge extrême et éprouvant. Et il n’y a pas de filet...

Mais dans un monde envahi par la technologie, il est clair que l’Ingénieur des Mines, en s’appuyant sur ses fondamentaux, peut avoir un rôle majeur à jouer dans ce monde de start-up.

EN SYNTHÈSE...

Oui, il y a des ingénieurs des Mines en start-up. Des jeunes, des moins jeunes, fondateurs, associés, salariés, administrateurs ou repreneurs. Le passage en start-up peut être une véritable étape dans un parcours profes­sionnel. De nombreuses start-up passent aujourd’hui à l’étape de scale-up, ce moment qu’apprécie fortement Samuel Langlois (E93), qui gère le développement d’Exonar : “Les scale-up ne sont plus des embryons, il y a donc un peu de stabilité et de support. Elles doivent com­mencer à s’industrialiser, à grossir, à devenir “adultes”. C’est ce basculement que j’aime, quand il faut organiser le travail et ne plus simplement dépendre de quelques individus très brillants qui savent tout faire”.

Cependant, être Mineur en start-up n’est clairement pas naturel, et au final c’est assez rare pour les camarades de ma génération et des précédentes. Cette myriade de nou­velles entreprises semble présenter de vraies opportuni­tés pour démarrer ou pour rebondir, et en recroisant cela avec les paroles de Benoît, François, Alex, Olivier et Emmanuel nous identifions 5 facteurs clés :

  • Prévoir un nouveau développement personnel
  • Développer de nouvelles compétences
  • Faire preuve d’un nouvel état d’esprit
  • Gérer un nouveau rapport au temps
  • Se préparer à un nouveau rapport aux autres

Pour terminer, je citerai Isabelle Liotta, auteure de “Coa-cher avec la Co-orientation : guider les diplômés vers leur projet de vie” et Professeure de MINES ParisTech : “Les start-up sont un nouvel espace d’épanouissement professionnel, un nouveau souffle pour une nouvelle carrière”. ▲

Auteur

Diplômé de l’école des Mines de Saint Etienne en 1996, j’ai fait une première partie de carrière dans la data (Umanis) et le digital (DSI de Club Avantages et DSI/DG de SNCF CRM Services) de 1997 à 2009.
J'ai fondé et dirigé SNCF Développement, la filiale de développement économique et de soutien à l'entreprenariat de SNCF. Pendant 9 ans, avec mes équipes nous avons édifié un écosystème d’affaires à impact social de plus de 560 entreprises qui créent environ 1000 emplois par an et qui accompagnent la mutation du Groupe SNCF, tant sur les aspects territoriaux, économiques, sociaux que technologiques.

Parmi ces entreprises, 200 start-ups remarquables réinventent l'économie par le digital : Mésagraph (Racheté par Twitter en 2014), Wattmobile (rachetée par Indigo en 2016), Onecub (Incubée à Facebook Garage en 2017), Bulldozair (Incubée au Y Combinator en 2017), RogerVoice, Centimeo, Faciligo font partie des pépites du portefeuille de SNCF Développement, « le radar à startup du groupe SNCF ». (Les Echos).


Distingué parmi les 50 leaders de la fusion acquisition en 2016 par Magazine Décideurs, Membre du Conseil du Numérique de Seine Saint-Denis, je suis l’auteur de « Pas à Pas Marketing » (Vuibert), chroniqueur dans Maddyness, startup.info et Entreprendre.fr, j’ai reçu le Grand Prix Le Monde Informatique en 2006.

J'ai créé l’ouvrage collaboratif « Génération French Tech, les 1000 qui font l’économie de demain ».

C'est à mon tour de le lancer dans l'entreprenariat maintenant!

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