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septembre 2020

GROUPE INTERMINES LANGUEDOC-ROUSSILLON : TONI MORRISON

Les romans de Toni Morrison traduisent le trauma tout en dessinant des possibles: une visioconférence ressourçante du 28 avril, avec la spécialiste Claudine Raynaud.

 

Le bonheur ne m’intéresse pas dans mon travail.
Ce qui m’intéresse, c’est la survie.


L’œuvre de Toni Morrison (1931-2019), première Afri­caine-Américaine à avoir remporté le prix Nobel de litté­rature en 1993, interpelle en ces temps de confinement. Son effort d’intellectuelle engagée porte selon ses termes sur “survivre”. Comment survit-on? Quelles ressources doit-on développer? En quoi, la littérature est-elle une réponse face à la mort, l’oubli, la négation de soi? Par son ancrage dans l’histoire noire américaine, sa production interroge le rapport de l’homme à autrui, mais aussi au monde.

HISTOIRE ET SURVIE

Morrison chronique dans ses fictions la survie des Noirs américains depuis le génocide de la traite et de l’esclavage, à travers les expériences de la ségrégation, des lynchages et de la Grande Migration vers les villes du Nord. Son roman le plus connu Beloved (1987) qui porte sur la période de la Reconstruction après l’abolition de l’esclavage et sa dédicace “Soixante millions et davan­tage” prouvent sa préoccupation face à une “amnésie nationale”. Pour elle, on ne survit pas en étant victime, mais en faisant des choix. Ainsi Sethe, esclave qui a fui dans les territoires libres, tue son enfant plutôt que de la laisser retourner en esclavage1.

Survivre, c’est soustraire le langage à la mort, c’est-à-dire aux idéologies qu’il véhicule car “le langage [est] sujet à la mort, à l’effacement; il est à n’en pas douter, en péril et ne peut être sauvé que par un effort de la volonté.” Le discours de Stockholm (1993) est une parabole qui met en scène une vieille femme aveugle, l’écrivaine, et des jeunes gens. Le langage y est figuré par un oiseau qu’ils tiennent entre leurs mains: est-il vivant ou mort? La vieille femme leur répond que la survie de l’oiseau (du langage) est leur responsabilité. C’est à eux d’agir. Survivre, c’est aussi recouvrer une histoire occultée.

MÉMOIRE ET CRÉATION

Recouvrer l’histoire repose sur la mémoire: le récit épouse les va-et-vient de la mémoire, remonte vers le passé par les souvenirs. La nécessité de se souvenir s’établit aussi par rapport au trauma individuel: l’inceste (L’Œil le plus bleu, 1970), l’abus sexuel des enfants (Délivrances, 2015). Pour Morrison, l’image est première; elle lui permet de remonter au souvenir. Les “souvenirs intérieurs” sont le terreau de son œuvre. La création est alors définie comme une “archéologie littéraire”2. L’image va lui permettre d’accéder à la vérité car elle oppose non les faits et la fiction, mais les faits et la vérité. Et, la forme doit corres­pondre au contenu, ainsi dans Jazz (1992), la musique sert de modèle au récit. La littérature noire est le relais de la musique noire, du prêche, des sermons, des arts de l’oralité, d’où l’importance de la parole, des sons, et de l’auditoire.

ÉTHIQUE ET PERFORMANCE DE L’ÉCRITURE

L’éthique qui découle de cette pratique d’écriture provient de la place faite au lecteur. Les fins des romans sont ouvertes. L’expérience non narrative, non linéaire du texte fait notamment revenir le lecteur sur ses propres stéréo­types “racistes” ou “racialisants”. La fin de Jazz (p. 249) l’interpelle dans son corps: “Regarde, regarde. Regarde où sont tes mains. Maintenant”. Alors que le lecteur par­vient par le récit à une connaissance, le recouvrement de ce qui a été délibérément occulté sert pour le présent, en particulier pour les opprimés. À l’image de la cure psycha­nalytique, on guérit en mettant en paroles l’indicible. Cee et son frère dans Home (2012) finissent par donner une sépulture digne à un homme enterré à la hâte par des Blancs du Klan. Cette thématique se retrouve de roman en roman. Les fantômes dérangent; le refoulé fait retour. Il faut donc y faire face, et agir en conséquence. De plus, survivre ne peut se faire que dans un univers préservé grâce au lien à la nature. Le réalisme magique de la fiction est une utopie, tant écologique qu’éthique.

Pour poursuivre – Ouvrage de 1996 par Claudine Raynaud: Toni Morrison: L’esthétique de la survie. Coll. voix américaines dirigée par Marc Chénetier. Paris: Belin, 128 pages. ▲

 

1. interview de T. Morrisson: https://bit.ly/2B8YAQe

2. La Source, 2019, p. 302

Auteurs

Anne Coudrain est directrice de recherche à l'Institut de Recherche pour le développement,
impliquée dans des travaux à l'interface sciences - société dans le cadre de l'unité de recherche Espace-dev.

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