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février 2020

ENRICHISSEMENT DE L’INDUSTRIE EN SERVICES ET MUTATION DES EMPLOIS

Aujourd’hui, le développement du numérique et la montée en puissance des services induisent de nouveaux besoins de compétences et une qualification d’emplois accrue. Regardons cette tendance à travers les exemples de l’automobile et de la métallurgie.


 “Les défis sont majeurs et [la voiture électrique] va être un choc […], nous allons vivre ces évolutions comme nous vivons les évolutions depuis des dizaines d’années […]. Les voitures aujourd’hui ont des équipements beau- coup plus importants, ont énormément de prestations pour le consommateur. Tout cela, c’est de la valeur ajoutée supplémentaire et donc du travail supplémentaire.” C’est ainsi que s’exprimait Christian Peugeot, président du Comité des constructeurs français d’automobiles, dans l’interview réalisée par Alexandra Bensaid dans le cadre de l’émission “On n’arrête pas l’éco” sur France Inter le 12 octobre 20191.

Partant de la transition des véhicules automobiles à moteur thermique vers la motorisation électrique, le propos s’élargit à la transformation qu’induit la voiture en tant que vecteur de services pour le consommateur et ouvre la réflexion sur les besoins de compétences, de qualifications et d’emplois industriels générés par le développement du numérique.

 

INDUSTRIES: DES EMPLOIS TOUJOURS PLUS QUALIFIÉS

Car secteur industriel et métiers industriels ne se confondent pas et connaissent des trajectoires qui leur sont propres. En 2005, une étude2 de la DARES (ministère du Travail, Direction de l’animation de la recherche des études et des statistiques) le souligne en rappelant, chiffres à l’appui, que l’industrie fait appel à de nombreux métiers non industriels (dans les domaines du marketing et de la vente, de l’informatique, de la gestion…) et, inversement, que le secteur tertiaire intègre des métiers répertoriés comme industriels (ingénieurs en R&D, techniciens de maintenance, électriciens et électromécaniciens…).

Cette étude constatait également que, de 1982 à 2002, les métiers industriels qui se sont le plus développés sont ceux faisant appel aux qualifications les plus élevées (ingénieurs en R&D, ingénieurs d’étude et d’essai, ingénieurs techniques) et ceux de la maintenance (encadrement de proximité, techniciens et ouvriers qualifiés) ainsi que les emplois de techniciens et d’ouvriers qualifiés des industries de process. Inversement, on observait une forte contraction des métiers exercés par les ouvriers non qualifiés, tous domaines confondus.
Cette transformation structurelle des emplois dans l’industrie était confirmée dix ans plus tard, en 2015, par une nouvelle analyse de la DARES3 portant sur l’évolution de l’emploi dans les métiers les plus qualifiés et dans certains métiers de service peu qualifiés sur la période allant de 1982 à 2012.
Les effectifs des ingénieurs et cadres techniques de l’industrie sont passés de 105 000 en 1982-1984 (part dans l’emploi : 0,5 %) à 252 000 en 2010-2012 (part dans l’emploi : 1 %) et ceux des agents de maîtrise et techniciens de la maintenance ont crû de 244 000 en 1982-1984 (part dans l’emploi : 1,1 %) à 435 000 en 2010-2012 (part dans l’emploi : 1,7 %), alors que la plupart des autres métiers industriels ont vu leurs effectifs se réduire.

Tous secteurs confondus, la progression la plus spectaculaire reste celle des ingénieurs de l’informatique dont le nombre a augmenté, partant de 49 000 environ en 1982-1984 (part dans l’emploi : 0,2 %) pour atteindre plus de 350000 en 2010-2012 (part dans l’emploi : 1,4 %). Constatant un dynamisme des métiers croissant avec leur niveau de qualification, la DARES s’interrogeait sur la possible émergence d’un phénomène de “polarisation” et de déformation de la structure des emplois avec, d’un côté, une prépondérance des métiers très qualifiés dans l’ensemble des secteurs, et de l’autre côté, le fort développement d’emplois peu qualifiés dans le secteur des services, tandis que les emplois de qualification moyenne seraient les plus menacés.

 

CONSTRUCTEURS: UN RYTHME D’INNOVATION INTENSE

Dans le même sens, les mutations de la construction automobile et leurs effets sur l’emploi et les besoins de compétences ont été étudiés en 2017 par l’Observatoire de la métallurgie4, organisme paritaire d’analyse prospective des métiers et des qualifications.

Il en ressort que le secteur automobile – le plus actif dans l’innovation brevetée en France et qui concentre 1/3 des emplois de R&D du pays – devrait connaître une progression de ses ingénieurs et cadres techniques entre 2015 et 2021 de + 18 700 emplois (+ 21 %). Soit des effectifs passant de 87 975 salariés en 2015 à 106 675 salariés en 2021. Sept métiers sont ainsi identifiés comme en développement et en tension à l’horizon 2020-2025 : ingénieurs systèmes, ingénieurs d’électricité de puissance, ingénieurs en développement informatique, ingénieurs en intelligence artificielle, experts en simulation et calculs, analystes big data et experts en marketing data.

Toutefois, constructeurs et équipementiers sont confrontés à des difficultés de recrutement d’ingénieurs et doivent soutenir un rythme d’innovation de plus en plus intense. Ils tendent, d’une part, à développer leur capacité de R&D à l’international (+14 %) et, d’autre part, à s’appuyer sur les sociétés d’ingénierie pour leurs projets à court terme. De plus, ils ont tendance à dédier leurs équipes internes aux projets ayant le plus d’impact à moyen ou long terme, en particulier dans les domaines des développements informatiques, de la statistique, du big data et de l’électronique de puissance.

En parallèle, les métiers de la maintenance sont également identifiés comme en progression. Ces derniers devront intégrer de nouvelles compétences dans les domaines de l’électronique, des automatismes, de la robotique, de la maintenance prédictive et planifiée et, à terme, de la réalité virtuelle.

Notons la particularité de l’Île-de-France où une étude du Groupement des industries métallurgiques5 (GIM) fait apparaître sur la période 2008 – 2018 une stabilité des effectifs des ingénieurs et cadres d’étude, de recherche et de développement (de l’ordre de 38 000 salariés) ainsi que des ingénieurs et cadres de la production et de la maintenance (de l’ordre de 20 000 salariés). Il convient toutefois de relever que ces métiers sont historiquement surreprésentés en Île-de-France par rapport à l’ensemble du territoire : les ingénieurs et cadres représentent près de la moitié des emplois du secteur dans la région (46,5 %) et 29 % de ceux de la branche métallurgique en France. En outre, deux secteurs en particulier concentrent plus de 40 % des emplois : la fabrication de produits informatiques, électroniques, optiques et équipements électriques (24,7 % contre 17,1 % à l’échelle nationale) et l’industrie automobile (19,8 % contre 14,4 % en France).

 

QUELLES COMPÉTENCES POUR LA TRANSITION VERS “L’INDUSTRIE DU FUTUR”?

Un éclairage complémentaire est fourni par les travaux et réflexions de La Fabrique de l’industrie. Ce laboratoire d’idées, créé en octobre 2011, développe des analyses prospectives notamment sur l’industrie en France et en Europe au regard des opportunités et des défis liés à la mondialisation, mais également sur ses métiers d’aujourd’hui et de demain. Deux de ses contributions retiennent plus particulièrement l’attention en ce qu’elles suggèrent une corrélation entre performance industrielle, introduction des technologies numériques et niveau des qualifications.

L’une parue en janvier 20186 relevait que le niveau de compétence des collaborateurs d’une entreprise est l’une des principales conditions de l’intégration des technologies (big data et cloud computing notamment) nécessaires à la transition vers “l’industrie du futur”, c’est-à-dire la capacité à réaliser une production “personnalisée de masse” (mass custom) à des coûts unitaires comparables à ceux des productions de masse uniformisées.

L’autre s’est intéressée à la contribution à la croissance de la valeur ajoutée industrielle totale produite en 20167 : cette croissance s’est élevée à 0,7 % et a concerné plus des deux tiers des secteurs industriels. La tête du classement est occupée par les produits informatiques, les machines et équipements et les matériels de transport (construction automobile, aéronautique, navale et ferroviaire).

En rapportant le taux de croissance des matériels de transport (de l’ordre de 6 %) à leur poids au sein de l’industrie (environ 10 %), La Fabrique en déduit que ce secteur a fourni une contribution de près des 2/3 à la croissance industrielle totale en 20168.

Ainsi d’une décennie à l’autre, d’une catégorie de métiers à l’autre, d’un secteur d’activité à l’autre, semble se dessiner un continuum matérialisant la relation portée par “plus de numérique/plus de services et de valeur ajoutée/plus de compétences en traitement de l’information/plus de qualifications et d’emplois associés”.

Cette transformation “servicielle” de l’industrie apparaît comme une réalité structurante, dès les stades de la conception et du développement des produits et services associés, mais aussi en aval au niveau des outils, des techniques et des processus (maintenance, diagnostic,  dépannage,  réparation…) destinés à garantir le taux le plus élevé possible d’efficience et de disponibilité du service rendu par l’équipement uti- lisé ou le produit mis sur le marché. 

 


 

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