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juillet 2018

À propos de l’Intelligence Artificielle. Un questionnement éthique

Il n’y a qu’une intelligence

Le mathématicien et philosophe Leibniz est l’auteur d’une des transformations les plus importantes de notre compréhension de l’intelligence et de son rapport à la nature. Avec le calcul infinitésimal, une courbe, un dessin, un geste, deviennent calculables, et donc manipulables. Un son, un parfum, un goût, une température, un toucher, qualités éminemment subjectives, peuvent être conservés, reproduits et transmis, abstraction faite de leur matière. Les perceptions, les souvenirs, les imaginations, toutes les qualités qui font le sel de la vie, deviennent indéfiniment approchables en calculant leur intégrale, à un epsilon près.

Avec Leibniz, nous apprenons à faire se rejoindre par le calcul, de manière asymptotique, le monde de la quantité et celui des qualités. Déjà l’empirisme scientifique d’Aristote avait montré que la forme (morphè, idea) est immergée dans la matière (hylè) ou, en termes plus métaphysiques, que l’infini habitait dans le fini. Le monde des « idées » de Platon était devenu l’infrastructure de la nature et de ses lois, rendant la science possible. A la suite de Descartes, Leibniz, stimulé par l’affirmation chrétienne de la contingence du monde et de l’incarnation de Dieu, élargit le domaine du calculable et de l’imaginable à l’émergence des formes et à l’ontogénèse des individus. Darwin d’un côté, la révolution industrielle de l’autre lui doivent beaucoup.

L’ordinateur, dont le premier nom est « computer », atteint une puissance de calcul sans comparaison avec l’intelligence humaine. Pour nos imprimantes les plus communes, une myriade de carrés font un cercle. Puissance, vitesse,stockage, fidélité, compatibilité, donc mise en réseau : les ordinateurs font de l’informatique, dont l’IA est à la fois une branche autonome et un bric-à-brac d’astuces, l’outil de l’accomplissement du projet cartésien de calculer le monde.

 

Les intelligences silicium simulent et stimulent les intelligences organiques non dans leurs modes d’opération, qui sont (encore) différents, mais dans leur finalité : calculer le monde. Cela conduit à une première conclusion : il n’y a pas deux types d’intelligence, l’humaine et l’artificielle, mais un seul. Le mot « artificielle » est de trop. La domestication de l’électricité, puis du silicium, et les développements des mathématiques et du calcul statistique opèrent une révolution leibnizienne.

L’intelligence, c’est le calcul, quel qu’en soit le support et le mode. Le rasoir d’Occam, qui invite à ne pas multiplier les concepts pour ne pas s’embarrasser de chimères, peut nous épargner les paniques de la techno-mythologie et de la technophobie. « L’artificiel est du naturel suscité », comme l’objet technique est « de l’humain cristallisé » (Gilbert Simondon). Comparer, rapporter, associer, aimer, souffrir, prier : ces actes, que nous ne vivons pas comme des calculs, peuvent être approchés dans leur objectif et leur manifestation par le calcul. L’alliance de l’humain et de la machine n’a pas fini son histoire.

Cela dit, chaque machine est source d’un nouveau pouvoir et d’une nouvelle histoire. Qui dit pouvoir, dit responsabilité. L’ingénieur-chercheur, surtout s’il est aussi entrepreneur, ne peut s’abstraire longtemps de cette question éthique.

Comment et à quelles conditions les nouveaux pouvoirs de l’IA et la nouvelle histoire qui commence avec elle conduiront-ils à plus de solidarité, à plus de participation, à plus d’humanité ?

L’éthique n’est ni un pesant fardeau imposé de l’extérieur au développement de la technologie et de l’industrie, ni une pédagogie à destination d’un public à manipuler. Elle est l’art de s’interroger sur ses responsabilités. Elle est un questionnement sur nos pouvoirs et nos vulnérabilités, sur les limites de la nature et sur nos limites. Nous avons besoin d’une éthique qui accompagne la recherche et le développement technologique pour que les contraintes politiques, économiques et financières ne soient pas les seules lois auxquelles l’évolution technologique obéisse.

À cet égard, nous sommes instruits par l’histoire de la première révolution industrielle. Son élan, à certains égards magnifique, mais plein d’envie et d’hybris, a contribué aux souffrances immenses de la prolétarisation, du colonialisme, du communisme, du nazisme et des guerres mondiales. Un monde plus technique place plus haut le « ticket » de participation à la production des biens communs. L’exclusion des plus fragiles n’est une solution ni durable ni acceptable. L’humanité doit beaucoup à ses forces, mais aussi à ses fragilités.

Cette expérience, il me semble, nous transmet un critère éthique assez sûr pour que la révolution virtuelle concoure à construire un monde plus humain : si le souci des plus fragiles n’est pas au centre de l’organisation sociale, ils ne trouveront jamais leur place que dans ses marges. La technologie doit être mise au service de la participation des plus vulnérables à la vie sociale et à la production des biens communs. Préférer la coopération à la compétition : « ensemble, ça marche ! » (devise de l’Arche de Jean Vanier).

Si l’intelligence, c’est le calcul, l’humain n’est pas qu’intelligence. Son corps, qui est le lieu de l’intelligence et son mode de fonctionnement, est un avec elle dans une complexité organique inouïe, que la génétique et les neurosciences commencent à peine à scruter. Religions, arts, philosophies et psychologies trouvent, depuis la nuit des temps, leurs premiers symboles dans l’unité humaine de l’intelligence, des affections et des perceptions corporelles. Complexité de l’humain, faite de richesses et de fragilités. S’humaniser : passer de la maîtrise à la résilience. Une tâche que l’on n’accomplit pas seul, ni pour soi seul.

L’être organique, qui est né sexué et mortel, est traversé dans toutes ses dimensions par la question de l’identité et de la différence. L’autre est en lui, et il le sait. Ses gènes et ses synapses en portent la trace en perpétuelle évolution. Sa vie organique et sa vie désirante sont un dialogue ininterrompu avec l’autre. Sa conscience morale lui adresse l’appel de la règle d’or : Ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse, ne le fais pas aux autres. Autrement dit : tu ne peux calculer pour toi sans calculer pour l’autre. Ton intérêt est inséparable de ton désintéressement ; ton accomplissement, de celui des autres et du monde. Le cynisme n’est une attitude ni globale ni durable.

Comprendre autrement l’intelligence, c’est s’assurer de donner une juste place à l’intelligence dite artificielle. L’histoire de la nature, comme celle des hommes, est faite d’une succession complexe de continuités et de ruptures, d’émergences et de disparitions.

Energie, matière, vie organique, vie culturelle : autant de réalités inscrites de manière fluide les unes dans les autres, et pourtant irréductibles les unes aux autres par leurs relations d’origine. La révolution virtuelle appartient à cette histoire. L’intelligence silicium est le fruit et l’image de la nôtre. Notre responsabilité, en la mettant au jour, est de la mettre au service de ce dont elle émerge. ■

Et pour finir quelques belles lectures :

https://www.technologyreview.com/s/609048/the-seven-deadly-sins-of-aipredictions/
http://www.oezratty.net/wordpress/2017/usages-intelligence-artificielleebook/
http://gilbert.simondon.fr/
http://www.laviedesidees.fr/De-l-intelligence-artificielle-aux.html

Auteur

Cofondateur et directeur scientifique de l’association UP for Humanness

Il est titulaire d’une maîtrise de philosophie (Louvain-la-Neuve) et d’un doctorat de théologie (Bruxelles). En s’appuyant sur 20 ans d’expérience dans l’enseignement et la recherche (en particulier au Collège des Bernardins dont il a créé et dirigé le Pôle de recherche), il a cofondé il y a trois ans UP for Humanness : un réseau international d’acteurs pour remettre l'humain au cœur de l'innovation.

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