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septembre 2020

3 FOIS M: MAIRE, MÈRE ET MINEUR

“Le carillonneur, l’ingénieur et le boucher” aurait pu être le titre, parodiant Éric Rohmer, ou encore “Le bon, la brute et le truand” le western de Sergio Leone. Pendant 12 ans Sylvie Brachet (N79) a été Maire, telle “Alice et le maire”1. Mais la vie à Bergues, une commune de 4 000 habitants, ce n’est pas du cinéma... quoique?

Écoutons la “Leçon particulière” de Sylvie.


 

SYLVIE BRACHET (N79)

1985-2020 chez Dillinger (ex-tôlerie forte d’Usinor)
2008-2020 maire de Bergues
depuis 2019 mandat d’administrateur suppléant au Crédit Agricole
sylvie.brachet@mines-nancy.org

En 2008, après 26 ans de carrière et cinq enfants, c’est en réalité la colère qui m’a poussée à présenter ma can­didature aux élections municipales dans la bonne ville de Bergues, devenue depuis mondialement célèbre grâce à Dany Boon2. Colère parce que les élus en place se dispu­taient et que la commune partait à vau-l’eau. La liste s’est montée en deux mois, la campagne a opposé, en pleine sortie du film culte, le carillonneur, l’ingénieur et le bou­cher. À la stupéfaction générale, dont la nôtre, nous fûmes élus. Soyons honnête: se lancer dans la vie publique n’a jamais fait partie de mon plan de carrière, bien que je me sois toujours intéressée à la vie collective, ce qui ressortait du profil “abeille architecte” que m’avait attribué à l’École un des multiples questionnaires de personnalité, censés aider les étudiants à mieux se connaître (résultat déce­vant pour ce qui me concerne).

PREMIER MANDAT: UN APPRENTISSAGE SUR LE TAS

Les comptes étaient rouge vif, le personnel démotivé, les méthodes de travail archaïques (pas d’e-mail ni de tableurs Excel), le matériel obsolète (les deux tracteurs avaient 26 ans), les réseaux dataient de l’après-guerre et les bâtiments communaux pléthoriques étaient des gouffres mal entretenus et sous-occupés.

Formée à la structure hiérarchique de l’industrie lourde et à la planification rigoureuse des actions à la mode AQ, je m’imaginais conduire les affaires municipales de la sorte. Que nenni! Au lieu de jouer le cocher qui guide prudemment sa diligence d’une main ferme sur le chemin qu’il a choisi, je me suis retrouvée avec un attelage emballé tiré dans plusieurs directions en même temps, et réduite à calmer les ardeurs et négocier les virages pour que la voiture ne verse pas dans les fossés.

La première leçon du mandat majoral, c’est qu’on ne dirige pas des élus comme une entreprise, et que la ges­tion de l’équipe requiert un tempérament de diplomate, un optimisme à toute épreuve, des réserves de patience et sans doute moins d’autogestion et plus de dirigisme. La deuxième leçon est qu’il faut soigner les détails: téta­nisés en 2008 par un sentiment d’illégitimité, nous avons voulu prouver que des élus novices et de gauche étaient capables de gérer une commune. Nous avons dû assurer le programme des manifestations traditionnelles de l’an-née – sans personne pour nous guider, ni archives sur lesquelles s’appuyer (car elles s’étaient mystérieusement évaporées) et accompagner les 70 associations locales. Cet entrisme institutionnel m’a fait découvrir 70 petits mondes différents, avec leurs coulisses, leurs traditions, leur histoire et leurs acteurs, 70 sous-systèmes auto­nomes dont la coexistence assurait le lien social et l’ani-mation culturelle et sportive de la commune. Dans le milieu rural et les gros bourgs, le Maire est un personnage que l’on côtoie dans la rue, dans les manifestations, on repère ses enfants, sa maison, sa voiture (attention aux infractions!). Et c’est aussi une espèce de confesseur laïc avec qui on prend rendez-vous pour raconter ses misères ou ses projets, ses querelles de voisinage, ses espoirs... Deux radars m’ont spontanément poussé à la place des oreilles pour entendre, moi que les parents avaient édu­quée dans le principe qu’il ne faut jamais se mêler des affaires personnelles d’autrui...

Foire des Rameaux de Bergues, en mars 2018.
Le maire doit “être disponible et vraiment présent dans l’instant”.

MAIRE EST ÉGALEMENT UNE FONCTION DE REPRÉSENTATION

Dans les événements collectifs comme les cérémonies, les inaugurations du canton (et il y en a!) les fêtes, les AG des associations, sur le marché, mais aussi devant la maison incendiée, lors des mariages, des enterrements, des enquêtes de gendarmerie: il faut donc être dispo­nible et vraiment présent dans l’instant – rien de pire qu’un élu qui somnole sur sa chaise ou s’absorbe dans son portable. Il faut aussi être sociable, avoir la parole facile, la poignée franche et généreuse, et connaître son monde; à ce sujet j’ai développé à ma grande stupéfac­tion la faculté de retenir le visage, le nom, prénom d’un nombre incalculable de personnes, ce qui n’était pas mon fort “avant”. En fait ce mandat m’a profondément trans­formée, civilisée pourrait-on dire, bien que la vox populi m’accablât volontiers de reproches “elle ne dit pas bon­jour” ou “elle ne sourit jamais” alors que je prends soin d’accrocher sur mon visage un air avenant et aimable à chaque sortie! Et que la main droite me lance lorsque j’ai fait le tour des convives au goûter des aînés! Il ne s’agit pas de “gérer son temps” comme on vous l’apprend dans les formations de management, mais de savoir être absorbé dans le présent, et ainsi vous supporterez sans broncher les discours interminables, les défilés à répéti­tion, les caprices de la météo, les représentations médiocres, les messes de funérailles, en savourant le plaisir d’être assis au 1er rang sur la chaise réservée aux invités, alors que la foule se presse sans rien voir dans le fond.

Hôtel de ville de Bergues.

PAROLES, PAROLES!

Bien évidemment un peu de fibre littéraire est utile, à moins que vous ne disposiez d’une DGS ayant du goût pour rédiger les discours. Pour ma part j’ai toujours pro­noncé des textes “faits maison”, par souci d’honnêteté d’abord, par penchant naturel surtout, car j’adore la langue française et toutes ses subtilités. Au démarrage, je cherchais des exemples, car j’ignorais complètement ce qu’on attendait que je dise, n’ayant jamais participé aux raouts municipaux antérieurement, mais j’ai vite renoncé à recourir aux discours types dont la formulation ampoulée et les astuces stéréotypées me consternaient. D’ailleurs, ces rédactions libres me vengeaient des tristes rapports émaillés de chiffres et d’abréviations dont l’entreprise raffole, des phrases courtes des powerpoints, des tristes tics et jargons de la langue professionnelle dans lesquels nous baignons tous à l’usine. Trouver une plume inspirée est donc important, mais apprendre à déclamer tout autant – je n’ai pas daigné m’y risquer et le regrette, car un magnifique texte peut être torpillé par un débit inadapté, un ton monocorde ou une attitude corporelle figée. Regardez la plupart des élus marmonner le nez baissé vers leurs notes... et filez vite prendre des cours d’expression orale au théâtre du coin quand il est encore temps! À moins que ces compétences aient été intégrées dans le cursus des Mines?

POUR EN REVENIR AU FOND...

... car – quoi que vous pensiez de la triple buse qui a été élue/réélue dans votre patelin, et on se demande bien pourquoi les habitants ont voté pour lui/elle – pour admi­nistrer une commune il faut quand même un peu de com-prenette; et la comprenette, c’est notre truc à nous les ingénieurs, on sait ce que c’est puisqu’on l’a ardemment cultivée durant 5 ans après le bac (6 pour les 5/2) , c’est le fruit de notre formation scientifique reconnue dans le monde entier: examen d’un problème, compréhension rapide des données, analyse, synthèse, classement, recherche de solutions, test, prospective, stratégie, pas de doute on sait y faire. Dans une commune il faut tenir les comptes (finances + droit des marchés publics), ins­truire les permis de construire (droit du sol, droit de l’ur-banisme), partager l’espace public (code civil, rural, de l’environnement+ pouvoirs de police du maire), diriger le personnel (statut du fonctionnaire territorial + code du travail + lois diverses), s’occuper du cimetière (droit funé­raire – en constante évolution! eh oui), des Écoles, des bâtiments, de l’état-civil, des réseaux divers (eau, assai­nissement, gaz, électricité, téléphonie), savoir communi­quer, savoir travailler et négocier avec les collectivités territoriales supérieures (l’administration à la française étant qualifiée de mille-feuille, il y en a beaucoup de strates empilées), bref même Pic de la Mirandole aurait eu des lacunes dans la somme de connaissances à accu­muler et actualiser en permanence. Alors il faut jongler avec tout cela, avoir envie de comprendre les ressorts de tous ces systèmes imbriqués, faire preuve d’une insa­tiable curiosité, chercher l’information et à ce titre internet est un outil formidable de progrès démocratique, car il met l’information à la portée de tous les citoyens capables de discernement et de persévérance – ce qui en élimine quand même une partie!

Tout ce travail ne se fait pas en chambre, solitaire, dans la posture du penseur de Rodin – n’en déplaise aux ego parfois surdimensionnés de certains édiles – c’est une construction collective souvent de longue haleine, car les parties prenantes sont multiples. À peine élue, j’ai dû fréquenter des corps dont j’ignorais tout, voire que j’avais soigneusement évités durant ma vie antérieure: les gen­darmes, les sapeurs-pompiers, professionnels ou volon­taires – ce n’est pas du tout pareil! –, les fonctionnaires territoriaux, le préfet, les commerçants, les éleveurs, l’ar-chitecte des bâtiments de France, les prestataires en tout genre, prêts à vous vendre la lune, le curé, le croque-mort, les escrocs de tout poil, les autres maires de la commu­nauté de communes, les élus de toutes les couches du mille-feuille, dont chacun se comporte comme s’il était le seul représentant du peuple souverain. Outre la nou­veauté et la richesse de ces contacts, il faut déployer toute son ingéniosité pour comprendre le rôle et le poids de chacun, et pour développer des relations de confiance sans lesquelles la gestion des affaires communales peut tourner à la guerre de tranchées ou pire à la déroute.

Symbole des libertés communales et symbole de la ville,
le beffroi se dresse fièrement au cœur de Bergues.

EN CONCLUSION

Pour celles et ceux que ce témoignage bavard n’aurait pas convaincus de s’engager dans la vie municipale:

  • Intellectuellement c’est très stimulant d’apprendre encore, 40 ans après être sortie de l’École des Mines. Et même quand on travaille dans la sidérurgie, les neu­rones ne rouillent pas!
  • Pour se sentir utile à la société3, quoi de mieux que de gérer une ville de 4 000 âmes, avec un budget annuel de 4,5 Millions € et 31 agents communaux?
  • Le diplôme vous oriente naturellement vers l’industrie ou les services; mais il existe un monde parallèle tout aussi riche et passionnant: le monde non-marchand; les ingénieurs y ont toute leur place, grâce à leur com­préhension systémique, leur soif de comprendre les rouages, leur capacité à améliorer un fonctionnement, pour y déployer leurs méthodes de travail. Ce monde vous attend, surtout si vous avez le goût du travail en équipe.

 

1. Alice et le maire, film de Nicolas Pariser, 2018

2. Bienvenue chez les Chtis, film de Dany Boon, 2008

3. En 2012, la ville de Bergues a reçu une Marianne d’Or qui récompense les initiatives devenant référence nationale

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