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septembre 2020

100 000 EUROS POUR 5 RESPIRATEURS

La pandémie dans laquelle l’ensemble des pays européens se sont trouvés plongés brutalement au mois de mars 2020 était sans précédent. L’urgence imposait d’agir vite dans un contexte incertain et sans modèles fiables pour prévoir les effets des choix stratégiques ou tactiques. Dans cette conjoncture, l’action de Fonroga reste peu banale à la fois par sa vivacité et le fait qu’elle émane d’une fondation d’entreprise, structure relativement peu répandue en France.


QU’EST-CE QUI T’A POUSSÉ À CRÉER TA FONDATION D’ENTREPRISE EN 2016?

En 2016, j’ai souhaité aider efficacement les deux secteurs qui me semblent les plus importants pour le bonheur humain: la santé, bien précieux et fragile sans lequel aucune activité n’est possible ; la culture, trait d’union entre tous, épanouissement de chacun, véritable “santé de l’âme”. On observe souvent que ces deux éléments sont liés dans des initiatives passionnantes où la culture aide la santé : théâtre à l’hôpital, musique thérapeutique, “hôpital sourire”. Hormis celles instituées par les grands groupes (Airbus, Pierre Fabre) les fondations d’entreprise sont peu nombreuses en Occitanie, et plus généralement en France, alors qu’elles constituent un outil remarquable.

Avec l’appui de mon fils Olivier – qui a choisi de poursuivre sa carrière dans l’entreprise familiale Gefiroga en tant que directeur général à la suite de sa carrière initiale de haut fonctionnaire des Ponts-Eaux et Forêts –, j’ai alors pu m’investir dans la création de Fonroga. La fondation Roland Garrigou pour la culture et la santé est financée par le groupe d’entre- prises dont je suis propriétaire, qui comprend Midica et dix grandes surfaces spécialisées Intersport et Blackstore en Occitanie.

La fondation subventionne des projets de recherche de l’Inserm et du CNRS, et finance également des actions ponctuelles privées. Elle participe à de nombreuses manifestations culturelles, notamment pour faciliter la diffusion de la musique, du cinéma et du spectacle vivant. Fonroga soutient les initiatives et les réalisations dans la culture et la santé au niveau local et régional, elle a ainsi doté de très nombreuses associations culturelles tout comme de nombreux chercheurs, particulièrement de l’Oncopôle, ainsi que des actions diverses de santé publique (robot PARO, détection des infections sexuellement transmissibles, cannes électroniques) pour un montant total de 500 000 euros depuis sa création.

QU’EST-CE QUI A DÉCLENCHÉ L’ACTION DE LA FONDATION POUR LUTTER CONTRE LA PANDÉMIE?

Le 11 mars l’OMS déclare la pandémie mondiale et le gouvernement français décrète le confinement général le 17 mars en réponse à la diffusion exponentielle des cas confirmés. Dans les jours qui suivent, on commence à constater la saturation des ressources hospitalières en Alsace et la détresse des hôpitaux en Italie du Nord. En France, le 23 mars, un premier soignant décède du Covid-19 et le nombre de nouveaux cas continue sa progression.

Dès lors, l’image que l’on peut se faire des semaines à venir à travers différentes sources d’information devient inquiétante : les télévisions diffusent des reportages bouleversants sur l’hôpital de Bergame (Italie) totalement dépassé par l’afflux de malades en insuffisance respiratoire et obligé de “choisir” les malades à traiter et ceux que l’on laisse mourir ; on projette un nombre de cas doublant tous les trois jours ; Martin Hirsch, directeur général de l’AP-HP lance le 24 mars un appel vibrant et poignant, craignant une insuffisance du nombre de respirateurs en France devant le pic de malades à venir...

À partir du 16 mars toutes les manifestations culturelles sont annulées et l’urgence de sauver des vies s’impose comme une priorité absolue. 


L’un des trois respirateurs offerts au CHU de Toulouse, mis en place une semaine seulement après la décision prise par le CA de la Fondation Fonroga. 

COMMENT AVEZ-VOUS RÉAGI?

Dans cette situation d’urgence, la rapidité de réaction est une condition essentielle d’efficacité. Or Fonroga est une fondation d’entreprise privée dotée exclusivement par notre groupe familial : elle peut en conséquence réagir immédiate- ment et librement face à une priorité soudaine pour la culture ou la santé.

Le 23 mars, le Conseil d’Administration de Fonroga décide d’investir la quasi-totalité de ses fonds disponibles dans une action de soutien à la lutte contre l’épidémie. Se pose alors la question du meilleur emploi possible de ces fonds. Les besoins en masques et en fournitures pour les tests sont criants mais l’obstacle que personne ne sait surmonter est celui du manque d’approvisionnements. Dans le même temps, l’exemple dramatique de l’Italie fait craindre une explosion du nombre de cas graves nécessitant une réanimation sous respirateur. Considérant le grave risque de pénurie de respirateurs indispensables aux malades en situation de détresse respiratoire, je propose l’achat de respirateurs, choix validé par le Conseil d’Administration qui compte deux médecins parmi ses membres. Par ailleurs, nous décidons de réserver jusqu’à 10 000 euros pour l’achat de matériel nécessaire à la prise en charge des patients guéris au CHU mais nécessitant une rééducation fonctionnelle rapide pour libérer les lits. L’ARS est informée de l’action.

COMMENT L’ACTION A-T-ELLE ÉTÉ RÉALISÉE?

Fonroga bénéficie des compétences et des contacts de ses deux administrateurs médecins : le Professeur Georges Delsol, ancien directeur du Centre de physiopathologie de Toulouse Purpan et coordinateur du Cancéropôle Grand Sud

-Ouest, ainsi que le Docteur Alain Guerre, médecin biologiste. Ils identifient les besoins en concertation avec leurs confrères hospitaliers qui déterminent le modèle de respirateur le plus adapté et les établissements devant les recevoir : l’appareil doit être résistant et fiable pour des durées importantes d’utilisation en continu et compatible avec les équipements existants, c’est donc un modèle Air Liquide qui est retenu pour quatre respirateurs ; le cinquième est un Getinge Maquet Servo-Air pour des raisons de compatibilité avec le matériel du service où il doit être installé. Trois sont offerts au CHU de Toulouse, un à la clinique Pasteur et un à la clinique de la Croix du Sud, cliniques impliquées dans l’accueil des patients touchés par l’épidémie de Covid-19. Chaque respirateur installé coûte 20000 euros.

Georges Delsol organise le don pour l’hôpital et Alain Guerre ceux pour les deux cliniques. Ils passent commande auprès d’Air Liquide et de Getinge. Les respirateurs sont livrés rapidement, avec une mise en place immédiate au CHU et quelques jours de délai pour les cliniques ; les 5 respirateurs sont opérationnels dès le 1er avril.

Pour pouvoir libérer des lits au plus tôt après la sortie de réanimation, il est nécessaire que les patients soient rééduqués rapidement, notamment à la marche. Fonroga a donc également financé l’achat de matériel nécessaire à cette rééducation : 51 électrostimulateurs musculaires et 380 paires d’élastiques de musculation, ce qui a plus que décuplé l’équipement du CHU sur ces deux matériels.

Il ne s’est écoulé qu’une semaine entre la prise de décision et la disponibilité opérationnelle des équipements! 

QUEL REGARD PORTES-TU AUJOURD’HUI SUR CETTE ACTION?

Deux mois de recul montrent que le nombre de lits de réanimation occupés à Toulouse est resté jusqu’à présent en deçà de la capacité initiale. Cela n’a pas été le cas dans d’autres hôpitaux de régions de France – et de pays voisins – submergés par l’afflux de patients en détresse respiratoire et rien, fin mars, ne permettait de prévoir que le Sud-Ouest serait, au moins dans un premier temps, moins touché que d’autres zones ; début avril on se préparait encore au pire et à la mi-mai on ignorait encore s’il faudrait affronter une deuxième vague et quelle serait son ampleur.

Fallait-il attendre l’hypothétique disponibilité de masques filtrants et d’équipements de protection plutôt que d’investir dans les respirateurs ?

Au moment de la prise de décision, l’imminence d’une situation où les médecins seraient contraints de choisir les vies à tenter de sauver, comme on l’observait en Italie, imposait de réagir vite. Au risque d’un arbitrage impulsif, dominé par l’urgence.

Un retour d’expérience s’élabore progressivement entre Fonroga et les établissements qui ont reçu les respirateurs, mais il est clair que la disponibilité du personnel soignant comme celle des gestionnaires ou du personnel technique a été totalement absorbée par l’afflux de malades.

La nécessité de finaliser une action dans des délais très brefs empêchait également de s’engager dans une concertation avec d’autres acteurs (administrations, organisations caritatives, entreprises) pour coordonner et rationaliser les interventions.

AS-TU DES REGRETS?

Je ne regrette pas cette dotation décidée dans l’urgence car les établissements qui l’ont reçue se seraient de toute façon équipés pour renforcer leur capacité d’accueil en réanimation (souhaitons qu’elle ne soit plus nécessaire). Ils ont ainsi pu reporter leurs disponibilités financières sur de nouvelles priorités apparues et en réserver pour d’autres à venir.

Car nous n’en avons pas fini avec ce virus.

 

Témoignage recueilli le 25 mai 2020 par Jean-Paul Lavergne (N66) – jean-paul.lavergne@mines-nancy.org

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