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01 avril 2021
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Intermines
Carrières * Que faire de notre fatigue ?

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Thibaut de Saint Maurice est notre professeur de philo préféré chez VERSION ORIGINALE. Chroniqueur régulier sur FRANCE INTER, il sait convoquer avec talent Aristote, Nietzsche et Spinoza pour décrypter notre époque. C'est toujours un régal d'érudition accessible et pour nous une parenthèse enchantée pour se poser et réfléchir.

Le thème de son intervention de ce jour était la fatigue. Celle que nous ressentons tous, spécialement depuis une année singulière de crise sanitaire, de confinement, de contraintes, de repères professionnels et personnels dégradés, d’élans brisés, de reprises timides, d’espoirs aussi…

Que faire de cette épidémie de fatigue ?

 

"Cette fatigue nous semble en effet contagieuse : aussi bien professionnelle que domestique, elle est difficile à cantonner, impactant notre corps, nos désirs, nos énergies. C’est tellement fatiguant de lutter contre la fatigue !

 

1/ Commençons par bien distinguer : il y a fatigue et fatigue.

  • La « mauvaise » fatigue d’abord, celle qui nous épuise, celle que nous subissons : le corps épuisé d’avoir marché trop longtemps ou la charge mentale d’une succession de journées bien trop remplies. La lassitude morale rejoint l’épuisement physique. Ce qui était faisable ne l’est plus. L’individu perd pied et ne maîtrise plus rien.
  • La « bonne » fatigue au contraire, consentie et anticipée. Elle arbore le même visage, ralentissement et corps lourd, mais sans nous épuiser. Les enfants qui s’endorment comme une masse après une journée de jeux ou le navigateur solitaire rayonnant en franchissant la ligne d’arrivée. Elle procure du plaisir et accompagne l’ensemble des réalisations qu’elle a rendu possibles.

Bonne ou mauvaise, la fatigue au fond accompagne le simple fait d’être. C’est une fatigue métaphysique chère à Nietzsche (« deviens qui tu es »). Être, c’est s’efforcer d’être soi. Être épuisé, c’est ne plus avoir la force de se projeter dans l’existence. Nous sommes donc fondamentalement fatigables.

 

2/ Je suis fatigué donc je suis !

L’expression de la fatigue privilégie les métaphores mécaniques (« crevé, usé, coup de pompe » etc.) entretenant l’illusion qu’elle est réparable. Or elle est intimement liée à notre condition d’existence. Elle vient de ce que nous sommes vivants. L’injonction du stop à la fatigue est vaine… et fatigante !

D’autant que l’époque actuelle nous rend particulièrement fatigable :

  • L’accélération du monde moderne : « l’essence et la nature de la modernité reposent sur l’accélération » (Hartmut Rosa). Et l’impatience qu’elle engendre en corollaire : on ne supporte plus d’attendre, la satisfaction de nos moindres désirs doit être immédiate.
  • L’individualisation de nos sociétés renforce cette fatigue d’être soi. Cette représentation de devoir être l’entrepreneur de notre vie, de nos vies (personnelle, professionnelle, amicale, sociale, familiale, amoureuse…) et d’y performer sans relâche provoque la dislocation du moi. « La fatigue, c’est le bloc « moi » qui s’effrite » (Henri Michaux).

Pourtant rien ne s’accomplit sans fatigue. Vivre, c’est s’efforcer. « La vie ne nous est pas donnée toute faite. La vie est une tâche. Quoi que nous fassions, c’est à nous de nous déterminer, à nos risques et périls. » (José Ortega y Gasset). Cet indéterminisme est l’autre nom de notre liberté. En ce sens, cette fatigue est l’expression de notre liberté. Renoncer à cette fatigue serait renoncer à notre liberté de choix. Il ne saurait donc s’agir de l’éliminer mais de vivre avec elle.

 

3/ Comment apprivoiser notre fatigue ?

Comment transformer la « mauvaise » fatigue en une « bonne » fatigue ?

  • D’abord en l’acceptant, en prenant conscience que cette fatigue est une donnée.
  • Ensuite en l’anticipant, tel le marcheur qui l’intègre à son projet en se ménageant des pauses tout au long de son chemin. Il domestique son inévitable fatigue. C’est la société qui accorde des congés (payés) comme un droit à la fatigue. Ou l’entreprise qui met en place un droit à la déconnexion avec la même intention.
  • Enfin en l’exprimant pour qu’elle soit reconnue. « La conversation est le moyen continu et ordinaire de se rendre intelligibles les uns aux autres » (Stanley Cavell). Peu importent les bonnes ou mauvaises raisons de la fatigue exprimée, l’important est qu’elle est ressentie et qu’elle soit entendue.

La fatigue est du côté de la passion au sens de Spinoza, c’est-à-dire ce que nous subissons, ce que nous ne maîtrisons pas et qui s’impose à nous. La raison n’y peut rien ; elle est impuissante à éliminer la fatigue.

 

La seule voie possible est de transformer cette « passion triste » en « passion joyeuse », en libérant le désir d’être, le « conatus » spinozien. Renouer avec soi, retrouver son unité personnelle (au lieu de la dislocation du moi) et le sens de l’action.

Quand on se sent reposé, on dit souvent qu’on est en forme. En forme de quoi ? En forme de soi !

Plutôt que d’espérer (en vain) faire disparaître la fatigue, efforçons-nous de mettre davantage de formes et d’unité dans nos vies."

 

Olivier LEROY - Coach professionnel – Cabinet Version Originale

Olivier anime régulièrement pour Intermines Carrières l’atelier
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 👉 Prochaine édition : 17 juin 2021

 




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